Transdialectique

Trompe-la-Mort : l’échappée infernale X

Trompe-la-Mort : l'échappée infernale X

Par la loi : l’insatisfaction. Et passe sous loi, cette dernière extase, elle, hors-la-loi, hors-l’insatisfaction, et nos griffes sur nos palabres qui s’enlacent sans limites : vertige des marges. Ivresse pour milieu qui roule contre ceux qui nous jettent la grille. Nos corps divisés, pinces sur pelage flétri : ça se jauge. Sauvage y retourner l’être. Dans la clandestinité de nos seringues partagées. S’y filer, s’enfiler la blessure, et l’écorchure pour ontologie, s’en refiler la multiplication. L’être du voyou ne connaît aucune division, il laisse ses prunelles pulluler face aux beaux mecs des coulisses suivantes. Avec l’ombre qui évitera nos garrots ensanglantés. Tendresse caïd : bander pour la boue, piston, pression, infiltration. Aucune accalmie : notre harmonie. L’hypoderme constellé : nos hypostases en miettes, bonheur. Le caillou : revenir à l’être du caillou. S’en saisir : à la visée des gens bleus. Y percer des ciels : des communes flottent sans lois. Refourguer notre came : libération de toutes les substances.

Quand la loi est satisfaite, la société ne l’est pas, elle conserve ses défiances, et elle fait tout pour se les justifier à elle-même ; elle rend le forçat libéré un être impossible ; elle doit lui rendre tous ses droits, mais elle lui interdit de vivre dans une certaine zone. La société dit à ce misérable : Paris, le seul endroit où tu peux te cacher, et sa banlieue sur telle étendue, tu ne l’habiteras pas !… Puis elle soumet le forçat libéré à la surveillance de la police. Et vous croyez qu’il est possible dans ces conditions de vivre ? Pour vivre, il faut travailler, car on ne sort pas avec des rentes du bagne. Vous vous arrangez pour que le forçat soit clairement désigné, reconnu, parqué, puis vous croyez que les citoyens auront confiance en lui, quand la société, la justice, le monde qui l’entoure n’en ont aucune. Vous le condamnez à la faim ou au crime. Il ne trouve pas d’ouvrage, il est poussé fatalement à recommencer son ancien métier qui l’envoie à l’échafaud.

Ils libèrent notre belle gosse : forçat sans les forces recouvre son désordre, toujours, et avec, nous recouvrirons les forces et l’ordre. Et la chute parmi l’ordinaire, l’ami parmi l’errance. Nous sommes à la recherche de ses mauvaises mines. Nous errons en miroir de son errance, les zones interdites traversées, renversées, silence des cloisons, et nos quelques lamentations qui portent ses semelles bannies par les honnêtes gens. Il a le sursis pour cracher son chant au visage des ménagères. Les prunelles qui trompent comme la tête de l’amant avant, le levant sur son sang, les dedans retroussés : nos orients cayennais, souvenirs viciés de nos licences. Extrême-rêve, matin des bascules : les fusils qui sonnent plus graves que les cloches qui abattent l’innocence. Ce n’est pas le crime qui entache la fraîcheur des prés, c’est la société qui infiltre l’opposition, esclave contre esclave, spectacle des chaînes, quel maître n’y extasie sa conscience. Les pauvres ne se volent pas entre eux, ils ont le partage perverti par leurs maîtres, ils oublient que rien ne se divise par rien, et qu’en s’ajoutant les uns aux autres à se tenir chaud de vins et de pleurs, ils bardent les brumes industrielles d’espérance. Sans avoirs, le pauvre n’est plus, il est libre. Mais continue l’escompte : la société calcule ses faibles rentes, les syndicats calculent la longueur de son souffle, les autres, les pauvres qui sont les autres, tous calculent ce que le pauvre ne possède déjà plus. Hypothèque sur vide. Tout se compare, mais nos quelques commères qui s’évadent encore, emportant la recette, le chiffre sous manteau, nos quelques compères qui se fardent comme les Satans baladant leur belle gueule sur les endormis de l’esbroufe. Dégringolade : coup de vague, fluorescence des crocs qui s’abîment en nos voluptés. Pondérer les risques. Pondérer le forçat. Pondérer la flétrissure. La société pondère : les risques, le forçat, la flétrissure. Impermanence : elle trace les contours de sa prison. Châtiment-sur-Bourgeoisie : l’impossible oubli et les zones interdites. La menace s’inscrit à même les pelures des en bas, nos pelures sans mœurs. Le bagne est la classe qui se cloisonne sur elle-même. Sa zone pour terrier. Dépeçage sur zone, le forçat joue de ses salives. Il y jouit un peu.

Mais les polices sont à la poursuite, pourceaux, pour rien, pour chiens, ils font bande contre nos masques tachés de rires. Les polices sont à la niche des riches. Les polices sont l’aveu du crime bourgeois. Classe pour couperet, n’y reluit encore la sève. Et à genoux, fièvre et foi, en échappée des cellules, nous déployons notre incantation à la fortune, un baiser pour la pâle déesse de nos abysses. Surveillance des polices : nous, sous surveillance, sous-hommes sans bagne, ô notre vertu, ô l’invisible, nos lames au repos des braves, mais il faut encore le travail des gueux, le courage de creuser des tunnels dans le jour. Et d’y enfouir l’immonde. Brillance derrière notre galaxie de simulations. La faim ou le crime, mais toujours l’acharnement du vice. Gratter la voûte pour que perce l’obscène, transperce nos côtes, un bouquet de flèches qui fait la sainte, le couronnement d’épines, et quelques gouttes de lymphe qui fait la brillance de nos bouches meurtries. Glossolalie des foutres, l’amour est notre délassement des tôles. Gibier de Cayenne, ça se saigne comme l’ouvrier des petites vies. Il y a la consigne qui traîne autour de notre cou, félicité pour quatre sous, ça claque à la mémoire des obliques qui eurent la tentation de l’attentat, le geste lent contre la splendeur à soi : la corde avant la corde, dans l’intimité des cachots. Mais notre noblesse est sauve des ballons. Nous en voulons à nos cantonniers des étoiles, nos sirènes perfides qui glissaient leur langue de division comme on laisse le surin dans le cœur de l’amant.

Nous mettrons un fossé entre nous. Malheur à vous si vous venez sur mon terrain !… Vous vous appelez l’État, de même que les laquais s’appellent du même nom que leurs maîtres ; moi, je veux me nommer la justice ; nous nous verrons souvent ; continuons à nous traiter avec d’autant plus de dignité, de convenance, que nous serons toujours… d’atroces canailles, lui dit-il à l’oreille. Je vous ai donné l’exemple en vous embrassant…

L’évasion est notre religion. Il nous faut les sceaux brisés, il nous faut la craquelure de leur écarlate, il nous faut leur rondeur plus profonde que les trois trous qui décorent nos poitrines, frêles, nos poumons de plomb, l’infini de nos souterrains, le parterre de nos êtres, avec des camaïeux plus lisses que la flaque de nos liquides étalés. L’ombre en deçà de nos charognes, il s’y trouve encore un peu d’échafaud. Un peu de soif à gommer. Et les tresses que nous tissions avec le ruban des potences, que nos mignonnes tramaient dans le silence des chambres mortes. Nos adorations, éternelles, pour elles seules. Et notre évasion qui y répond, avec sa révérence au plus bas, jusqu’aux en-bas du social, jusqu’à les retrouver lovées contre le marbre trismégiste, ayant planté la commune en cœur de géhenne, dans l’attente de nos crimes évanouis.

Ô notre canaille que les porcs tirent par le col, tu embrasses déjà la fosse, te défausses de ta vie pour un dernier tour. Et retour des forces : ils décident pour toi le couperet et l’aurore. Nous serons seules, avec des armes pour cicatrices. La boîte à viande demeurera vide. Nous volerons un peu de ton souffle aux institutions. Ta charogne est à nos chiennes, et ton âme à la poursuite des tartares de nos premiers caprices. Giton-fantôme, le giron évidé de tes lèvres, ô dernière passe, ô ton dernier pas, point de danse, et la douleur qui tatoue des astres au coin de l’œil rouge de nos vengeances. Contre l’État, nous, l’ennemi du peuple, sans peuple, sous-peuple des mômes aux poignards plus scintillants qu’un soleil qui s’effondre. Contre la justice, nous, l’ennemi de la société, sans social, sous-social des apaches aux patenôtres plus femelles que les blancheurs de nos nuits. L’heure sonne : il est l’aurore des assassinats.

Ils nous attrapent. Ils nous condamnent. Nous nous échappons. Nous sommes notre échappée. Le nom des esclaves est la croix que nous traçons sur notre front. Pour ne pas oublier la blessure camarade. Stigmate sans blase, l’insigne des malfrats est une incantation dans laquelle on se tord de passions clandestines en attendant le linceul. Qu’ils nous attrapent. Qu’ils nous condamnent. Toute damnation est une victoire. Qu’ils nous rasent. Qu’ils nous passent. Notre fosse est une commune. Nous nous y aimerons comme nous tirions sur les polices. Perpétuité : notre menace grondera sous bourgeoisie. De notre front à leur mémoire, nous porterons la marque. Jamais ils ne nous oublieront. Nous serons l’âme voyou qui brillera en leur ennui. Nous serons leur espoir, et nous serons la subversion de leur espoir. Nous serons l’éternité de l’échappée.

persona(e) : Mina Taratuta
espace(s) : @Lumpenlittérature
(L'historique de ce texte.)