Transdialectique

Trompe-la-Mort : l’échappée infernale VIII

/ persona(e) : Cellule Mina Taratuta / écho(s) : #Balzac #Vautrin #amitié #complicité #amour / espace(s) : @Lumpenlittérature
Trompe-la-Mort : l’échappée infernale VIII

L’autre commence par la dialectique de l’autre. Corps à corps, sa reconnaissance accordée, lorsque sa gueule striée de forfaits se fracasse contre l’autorité qui lui enjoint d’être-là, mais l’autre s’échappe déjà de l’image fixe, vise les terrains vagues où l’affranchi du temps ouvrier martèle que le néant est à conquérir. Le drame de l’humanité se creuse dans cette opposition à l’autre, où s’absente la réponse d’une opposition en retour. Les citoyens sont là, parmi les faisceaux, ils vaquent, se détournent lorsqu’il le faut, sans porter attention à l’énergie qui sommeille, et qui esquisse pourtant l’autonomie des rencontres, où l’autre n’est plus l’autre citoyen, mais cet autre de sang qui fait danser sa force dans l’agglomérat des volontés clandestines. Reconnaître l’autre par l’emportement partagé de l’évasion, qui précipite le regard vaurien vers une amitié qui se donne à l’inexploré.

Il y a la postérité de Caïn et celle d’Abel, comme vous disiez quelquefois. Caïn, dans le grand drame de l’Humanité, c’est l’opposition. Vous descendez d’Adam par cette ligne en qui le diable a continué de souffler le feu dont la première étincelle avait été jetée sur Ève. Parmi les démons de cette filiation, il s’en trouve, de temps en temps, de terribles, à organisations vastes, qui résument toutes les forces humaines, et qui ressemblent à ces fiévreux animaux du désert dont la vie exige les espaces immenses qu’ils y trouvent. Ces gens-là sont dangereux dans la société comme des lions le seraient en pleine Normandie : il leur faut une pâture, ils dévorent les hommes vulgaires et broutent les écus des niais ; leurs jeux sont si périlleux qu’ils finissent par tuer l’humble chien dont ils se sont fait un compagnon, une idole.

Après l’entrechoc des passions simples qui s’efface dans l’érosion du jour, éclot l’amitié des ombres mélangées, celles qui se faufilent entre les cachots, et se cachent de la surveillance brune, toute surveillance est brune pour celles qui savent révéler l’éclat de nos trésors, et éclater d’attachements d’âme ou d’amours, si fortement qu’elles pourraient percer le coffre qui dérobe le pain au partage, se déroberaient de la fixité des rôles, mais nous nous aimons, contre la nécessité, par nos corps mutilés ou par nos fugues diaprées, et l’ivresse, et gerber à la passe, nous nous aimons à en perdre la bille. Et l’ami qui s’avance jusqu’à l’abîme, que l’on suit d’insouciance. Et nous continuons de songe ou de vol, et d’amitié nous flottons en-dessous des nuits de la Guyane. Exister dans l’extrême. Nos étreintes implorent la fortune de laisser l’irréel baiser nos avenirs, nous en appelons aux étendues en friche pour que s’abreuvent nos âmes de raretés. Notre amitié est un incendie, parce qu’elle déchire l’espace qui se présente, le démultiplie par son seul office.

Notre pâture ne sera pas la pâture d’époque, celle qui se contente d’être la consommation grossière, où le citoyen se repaît comme il choisit son opinion démocrate. À cette grossièreté brune des libertés enclavées, nous opposons notre vulgarité marronne et sa majesté de soubassement. Credo pour vulgus, c’est en lui que s’attisent les chemins nouveaux de la beauté. Sentir la noblesse du vulgaire jusqu’au schisme. La sensibilité séparée. Et l’autre côté de l’en bas qui miroite son éminence. Symétrie de limbes, l’éther contaminé. Que notre péril s’azure, la brèche distendue, et le fétiche qui tombe, idole purpurine à jamais cristallisée dans la sauvagerie d’une vie qui s’éprend des vides et des vacillements, tour à tour, jusqu’à les incorporer en son allure, jusqu’à ne prononcer, contre toute rougeur, que la parole charbonneuse de nos stigmates.

Incorporer l’autre, sans limites, n’en rien jeter à la pitié des bourgs, tout entier, et l’engouffrer, et d’eupepsie, d’épilepsie nos délices, de l’autre à soi et soi à l’autre, l’union des corps mâtine l’intelligence d’offrande, et les soirs et les caveaux, qui regorgent de nos joies, dégorgent nos mues et nos lueurs, se parent de nos coups. De feu ou de reins, une frontière à traverser et à détruire. La sorgue, tout bascule, alors se tenir à la lisière de l’autre, et aimer comme celui qui monte à la bute.

La première pensée de l’homme, qu’il soit lépreux ou forçat, infâme ou malade, est d’avoir un complice de sa destinée. À satisfaire ce sentiment, qui est la vie même, il emploie toutes ses forces, toute sa puissance, la verve de sa vie. Sans ce désir souverain, Satan aurait-il pu trouver des compagnons ?… Il y a là tout un poème à faire qui serait l’avant-scène du « Paradis perdu », qui n’est que l’apologie de la Révolte.

Et l’amour en creux de vulgus, bas étage des affections bourgeoises, fulgure d’une sincérité que nul ne pressent dans l’aria des possessions. On y voit les règnes se déplier dans la brume de nos sphères interdites, mais n’y brille de légèreté que notre moelle lorsque les yeux complices râlent qu’ils sont prêts à leur sacrifice. L’infamie, la nôtre, tendre partage des souillons, et l’avanie citoyenne comme lustre, pour que notre apparat fasse trembler ceux qui tremblent déjà à l’idée de la force ou de son forçat. Nous, belles devant le blâme des hommes, notre luxe de souillure, l’indépendance des genres brisés, tapis sous le social, et se couvrir de leur opprobre jusqu’à découvrir l’indéfini de notre brasier.

Notre ronde est un poème des anges déchus, qui s’amourachent, les uns sur les autres, jusqu’à former la créature qui ne se nourrit plus que de révolte et de sombreurs. L’émoi ou l’émeute, avant d’être l’avant-garde de nos futurs. Y germent de viles amours, entre nos vols qui se plaisent à partager leurs ténèbres, à aiguiser nos ailes lamées à même la langue compagnonne, à y enfoncer la nôtre au point de déposer la phanie de nos manies aux pieds fripons de l’amitié. S’affider de la tourbe pour placer sa foi, jouxte la fougue des gouffres, en jonction des territoires. C’est de l’interstice du social que s’échappe la pétulance de l’être libre. L’ami. De l’exil à l’interdit, sa fraternité de paria. Abel ressuscité de nos bouches. S’engoue de l’exil, s’associe au crime. Son corps luit et la désinvolture couronne de grâce celui qui, contre les récits et les dogmes, toujours se rallume. Nous, combles, complices sans le doute, en bordure des beaux mecs, notre connivence s’irise dessous la grève, dessus la mine ministérielle, et cette seule amitié pour faire ontologie de nos Indes dernières.

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