Transdialectique

Trompe-la-Mort : l’échappée infernale IV

/ persona(e) : Cellule Mina Taratuta / écho(s) : #Balzac #Vautrin #démocratie #loi #vol / espace(s) : @Lumpenlittérature
Trompe-la-Mort : l’échappée infernale IV

Les jaunets font la loi. Et nos esprits consumés roulent à leur prochaine consommation, avec cette loi qui leur offre une sécurité de la possession, un moyen de s’acoquiner du pouvoir et de croire à une profusion leur. Notre simili démocratie se tricote à partir de poches pleines, ce système des mascarades, qui se saisit de ses sujets comme le marionnettiste corde ses fantoches, assouvit le besoin de choisir du consommateur et lui l’offre l’illusion que ce choix émane de sa volonté propre. Aucune ombre et pourtant la mascarade conduit les peuples, ils y croient et s’empressent de voter et d’acheter, de prier l’urne comme on priait les enfers. Démo-cratie ? Comment oser entendre ce terme s’il n’est compris dans sa radicalité, sans assemblées, sans intermédiaires ? Démocratie rêvée, tout le pouvoir au peuple, mais démocratie spectaculaire, tout le pouvoir sur le peuple. Et quand ce peuple rêve, que la forme informe se remue, les poches vides, les gens de bien y glissent la grenade et les sommations, les rappels à loi, mais cette loi, que connaît-elle de l’éclat lamé des Érinyes, des normes qui harmonisent les danses astrales ? Et cette loi, par quelle force se mue-t-elle en une geôle d’ordre ? Qui demeure son maître à la clôture des marchés ? Sert-elle ses législateurs tout-puissants, esprits de bourg bâfrés d’orgueil et de pouvoir ? Non, ils ne sont que les fantoches des fantoches. Un quelconque complot, des organisations secrètes ? Il faudrait encore de quelconques intelligences aux particules du système, et de quelconques ententes à ceux que les intérêts de l’avoir opposent, puisque l’individu s’oppose carnassier à tout individu, et en la démocratie, ne perdure aucun songe si ce n’est l’acide de la domination. Le peuple a laissé un pouvoir récursif se déployer, se refermer sur lui-même, jusqu’à ce que le mot populaire devienne une vulgarité qui raye le discours, jusqu’à ce que le peuple lui-même glorifie le pouvoir sur le peuple. Où la justice du peuple parmi les contradictions d’une masse qui accepte sa domination, qui nomme le contresens du pouvoir et s’empresse de s’en retourner à ses marchés ? Où la rétribution lorsque tout tiraille pour que le tissu social se divise nettement en soies et en haillons ? Jamais une texture unique, aucune surface bariolée, mais une séparation catégorique des abondances. Et des ors, et désordre en eux, notre justice des voyages contre leurs lois des fixités sociales. Car la loi doit se déformer à notre suite, au fil de nos métamorphoses, se recomposer dans la permanence de la multitude qui s’ébat.

Pourquoi deux mois de prison au dandy qui, dans une nuit, ôte à un enfant la moitié de sa fortune, et pourquoi le bagne au pauvre diable qui vole un billet de mille francs avec les circonstances aggravantes ? Voilà vos lois. Il n’y a pas un article qui n’arrive à l’absurde. L’homme en gants et à paroles jaunes a commis des assassinats où l’on ne verse pas de sang, mais où l’on en donne ; l’assassin a ouvert une porte avec un monseigneur : deux choses nocturnes ! Entre ce que je vous propose et ce que vous ferez un jour, il n’y a que le sang de moins. Vous croyez à quelque chose de fixe dans ce monde-là ! Méprisez donc les hommes, et voyez les mailles par où l’on peut passer à travers le réseau du Code. Le secret des grandes fortunes sans cause apparente est un crime oublié, parce qu’il a été proprement fait.

Mais l’homme en gants porte la muraille au-devant de lui, il possède, donc il se protège, par la loi qui fait montre d’adresse, joue des mirages d’absolu. La loi émerge d’elle-même, elle n’est ni divine ni naturelle, elle est règle d’un système qui domine d’autres systèmes, système dominant produit par les luttes de l’histoire, et dont les sujets ne sont pas des facteurs du système, mais ses simples acteurs. Le système se soutient lui-même, autonome, il grossit par la cohérence de ses lois : l’avoir, sa circulation et sa protection. Mais nul système n’a l’autonomie autonome de la nature, la seule qui peut prétendre l’indépendance face aux gesticulations humaines. Un système est, il sera peut-être, mais vacillera sans doute, les cycles transforment et érodent les idées qui sous-tendent toute organisation. L’entropie est une loi de la nature plus majestueuse que n’importe quelle loi humaine. Il y a donc à se faire entropie, à chercher dans les fondements du système dominant une brèche à élargir jusqu’à l’effondrement. Mais le sang des peuples en moins… Ce rôle est pourtant déjà pris, il a été altéré, il faudra s’en ressaisir, lui redonner du sens, car l’homme en gants est le sang en moins. Il n’est ni maculé de celui des peuples qu’il a pourtant saignés par sa volonté de richesse, ni de son propre sang, veines taries, figure exsangue, évidée par sa cupidité. Voilà le spectre enceint de ses miroitements argentés ! On ne s’enrichit qu’aux dépens des autres, et la dénonciation du vol ne sonde pas l’animosité de la main qui prend, mais les fondements idéels d’une société qui qualifie un délit uniquement lorsqu’il advient en de basses couches de la sainte nation, loin des mœurs des hauteurs gouvernantes. Ce n’est pas l’humain qui commet le vol, c’est le système qui l’institue en instituant une propriété privative sur le réel.

Les ennemis de l’ordre social profitent de ce contraste pour japper après la justice et se courroucer au nom du peuple de ce qu’on envoie aux galères un voleur de nuit et de poules dans une enceinte habitée, tandis qu’on met en prison à peine pour quelques mois un homme qui ruine des familles en faisant une faillite frauduleuse, mais ces hypocrites savent bien qu’en condamnant le voleur, les juges maintiennent la barrière entre les pauvres et les riches, qui, renversée, amènerait la fin de l’ordre social ; tandis que le banqueroutier, l’adroit capteur de successions, le banquier qui tue une affaire à son profit ne produisent que des déplacements de fortune.

Entendons le vol comme le centre de la société contemporaine, non la propriété privée, mais le vol qui dévoile la tension privative qui fait tournoyer notre roi, l’individu qui consomme. La réification ne s’admet que comme le moyen d’accaparement du réifié. La chose n’a même plus la grandeur du fétiche, elle n’est plus habitée par l’être, elle ne déploie qu’une illusion du fétiche, un fétichisme sans magie des réunions, qui sépare les corps dans un cloisonnement social. Le commun ne pouvant plus être invoqué, l’avoir gouverne paisible de par ses lois séparatrices.

Il n’existe aucune injustice contre l’avoir, il n’existe que des injustices par l’avoir. Dénoncer la violence contre les biens revient toujours à masquer une violence contre les personnes qu’établit la société par l’institution d’une propriété privative des choses. L’individu contre l’individu, voilà la loi des échanges modernes. Mais il reste à mailler l’échappée, à entrapercevoir les espacements laissés par l’institution législative. Et y placer l’idée de l’essaim, du partage de ses expansions. On a beau pérorer en faveur du clinquant et de l’ordre social, de la réussite financière, glorieux triomphe individuel, il y aura encore les princes des en bas, les haillons qui se faufileront parmi le Code et interrogeront notre absence d’être. On a beau condamner le voleur pour dresser des clôtures hautes et menaçantes entre ceux qui possèdent et ceux qui sont privés de possession par les possédants, entre tous les consommateurs friands d’opulence, puisque l’enclos moderne est d’abord celui séparant les intérêts de chacun, un fossé ceinturant l’individu seul avec ses choses, il y aura encore des fissures où s’infiltrer, où y placer notre évasion.

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