Transdialectique

Trompe-la-Mort : l’échappée infernale III

/ persona(e) : Cellule Mina Taratuta / écho(s) : #Balzac #Vautrin #lumpen #bagne / espace(s) : @Lumpenlittérature
Trompe-la-Mort : l’échappée infernale III

À qui connaît l’espace du bagne, le pré à soi, la Cayenne des méninges, avec ses spectres, ses costauds lustrés pour qui aucune porte ne demeure interdite, l’âme est tout à sa libération, cette âme qui n’existe que dans ses limites, dans la connaissance des prisonnières amours, les plurielles qui dégagent sa respiration des cellules closes. Connaître pour une perpétuelle évasion… C’est que la société nous empèse, mais il y a encore les sombreurs légères de l’abattoir.

Le bagne avec ses mœurs et son langage, avec ses brusques transitions du plaisant à l’horrible, son épouvantable grandeur, sa familiarité, sa bassesse, fut tout à coup représenté dans cette interpellation et par cet homme, qui ne fut plus un homme, mais le type de toute une nation dégénérée, d’un peuple sauvage et logique, brutal et souple. En un moment Collin devint un poëte infernal où se peignirent tous les sentiments humains, moins un seul, celui du repentir. Son regard était celui de l’archange déchu qui veut toujours la guerre.

Le marché et ses largesses dématérialisent le bagne. Le bourgeois ne condamne plus à la chaleur des tropiques, mais il glace toujours ceux qui gigotent sur le fil, au-dessus des barrières sociales. Il réinvente le bannissement au cœur de la vie libérale. La nécessité nous commande donc de nous ressaisir de cet espace, d’habiter de révoltes ce bagne renouvelé, d’y remettre en la Nouvelle de la psyché notre agitation ancienne. Le bourgeois souhaite contraindre la morale à ses mœurs lentes, gonflées de ses vices, le liquide à pleine gorge, mais de morale notre bagne se pare aussi, il en joue comme on joue des masques en s’enivrant aux carnavals pauvres, c’est l’amorale des coins de rue, la nature brute, ses lames scintillantes qui font offrande à Fortune de leur fausse monnaie.

Le bagne n’est pas une libération, il ne se contente pas d’être, de forcer à végéter aux marges de la société, le bagne se veut, tout au contraire, à son désordre, il tiraille les frontières, étend l’espace des possibles, et offre, bon prince, chacune de ses extensions à l’ingrat monarque, le citoyen qui vote. Le bagne étoile la société de ses beaux voyous, qui prophétisent des espaces impossibles, qui les réifient par la grève, par le sang et par leur souffle aventuré. Ils cherchent la brèche, y vivent, s’y portent comme un mal social qui décloisonne la vision.

La grandeur ne se révère qu’en révérant la bassesse, la force ne se toise qu’en toisant les cicatrices sinueuses du forçat, et l’humain ne s’embrasse qu’en embrassant ses confins, ou cet humain ne mérite-t-il même pas de perdurer, et que sa vie soit chassée de nos songes, qu’il continue, sans nous, de voter, de consommer, de craindre le bagne, d’attendre l’effondrement qui vient. Mais notre humanité brille plus loin que la citoyenneté moderne, elle se révèle au bagne, dépecée de ses règles de l’avoir qui contraignent l’être, une humanité magnifique comme l’asymétrie d’une lutte, dont la main magicienne ne sera jamais prise de bracelets. Son doigté ne craint pas leurs brides civiques, il sait se défaire d’une serrure à secret et refaire d’une friche une république, subtiliser la clef du coffre, libérer la puissance des sentiments, et transformer cette république antinomique, la république voleuse, l’estomper parmi les renaissances d’une république des faux-monnayeurs. Pour que plus rien ne s’achète ni le temps de travail ni la plus misérable contingence. Les sentiments libérés surgissent, leur constance retentit à chaque expression citoyenne emplie d’un ressentiment qui éprouve la volonté, non celle d’être libre, mais celle de s’inscrire dans une perpétuelle libération de soi. Le bagne y invite. Il condamne, à perpétuité, aux nécessités de l’échappée.

En notre république des faux-monnayeurs, cette nation dégénérée, nation antinationale, nation des libérations, du social balancé, et sauvage et logique, et brutale et souple, l’humanité s’y traverse, elle déchire sa carcasse pour entrapercevoir le flamboiement de son passage. Et le bagne dit son poème, l’infernal où tous les sentiments s’expriment, moins l’époque, moins les capons, leurs réactions à la vie, leurs petites affaires et tout ce grand repentir des hypocrites piétés. Mais, terrible, le geste bagnard est à sa geste, la pensée moderne évacuée, il narre la guerre, une dernière, où les humains ne se menaceraient plus d’infamie, mais ensemble, déchireraient leurs liens, prendraient par le col, par le tissu social, les chimères d’égalité, et y fourreraient du rêve.

Cet homme, en qui se résument la vie, les forces, l’esprit, les passions du bagne, et qui vous en présente la plus haute expression, n’est-il pas monstrueusement beau par son attachement digne de la race canine envers celui dont il fait son ami?

La beauté se découvre à partir du bagne, une infection de beauté murmurée par un marlou des pissotières, qui revend les passions en contrebande à une meute d’ombres qui bandent leurs muscles saillants contre la sociale société, la juste qui châtie ses marges, s’en rendort dans son stupre et ses ors. Alors, avec beauté, dérober le stupre et les ors. La beauté est une tache parmi l’ordinaire, la souillure des jours heureux, sensations doucereuses des vacances du pouvoir. Le citoyen travaille à ne jamais se risquer à sa contamination, mais la beauté perdure malgré l’ordre et l’ordinaire, elle crache à la gueule de l’ennui, rit fort, s’amourache du chaos, s’y renverse, mauvaise garçonne, avec le mauvais vin des mauvaises maisons. Souvenirs, mais la Guyane, c’est partout, et la beauté qui enfile avec sa langue le goût des vitres brisées. Du bagne à la ville, le retour d’antiques campagnes, où le temps s’étire face à celui qui regarde avec différence l’indifférence, parce que la vie tout entière se hasarde pour un peu de beauté, cette exception qui salit les langueurs, le travail et la retraite. La beauté avec les bougres. Aboyer contre les astres, le bagne allumé des amitiés canines qui jamais ne s’abandonnent, vont à la vie, à la mort, hurlent et brûlent à cette beauté quelques secondes dérobées à la bascule.

Le plus haut des cieux, pour y retourner la flétrissure, y jeter la superbe, et la plus haute expression des marges pour manifester d’un rire la totalité de l’intérieur des marges. Le monstre apporte la monstration, il révèle à qui se détourne ce qui se chiffre en ses détournements. La révélation par la brûlure, une grandeur qui traverse l’animalité sans s’en offusquer, en saisit les forces, les corps et la fidélité aux dénaturations, grandeur qui traverse le social, en saisit ses intrigues, sa chape de liens, et s’en délie pour vaciller au-delà des humains, avec les amours de galère. Ce n’est pas la vie qui est aimée, c’est le trompe-la-mort qui s’en éprend.

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