Transdialectique

Trompe-la-Mort : l’échappée infernale II

/ persona(e) : Cellule Mina Taratuta / écho(s) : #Balzac #Vautrin #lumpen / espace(s) : @Lumpenlittérature
Trompe-la-Mort : l’échappée infernale II

L’architecture du bagne n’a de murs, elle est des murs à abattre, ils se traversent jour et nuit, n’existent que dans l’âme, cette âme marquée par le souhait du mouvement. Le bagne offre un espace d’échappée à celui qui vit en affirmant la vie. Il fait savoir que l’ennemi est la clôture, et quel plus beau vannier que le citoyen, le démocrate, docile, qui veut mais qui vote, qui rêve mais qui suit, qui attend sa promotion, petite, qui paie ses impôts longtemps, qui espère la femme foyer, le mari docile, et peut-être la retraite, qui se saigne aux quatre veines pour éviter l’instant qui menace de nommer sa futilité, cet esprit de bourg qui se lénifie à coups de « la vie est ainsi faite ». Mais le bagne à la dérobée, le bagne à l’âme pour le vaurien qui sait la valeur des choses et qui sait les trafiquer. Le merveilleux bagne, cet espace qui marque au fer l’âme qui la porte, de cette marque inoubliable : « la vie se fait lorsqu’elle s’affirme ».

J’ai longtemps parcouru le monde,

Et l’on m’a vu de toute part…

Le bagne se porte, dans le secret des peaux, de soi à soi. L’époque du grand spectacle oblige la permanence de son espace. Tant qu’elle organisera une débauche argentée contre le joli stupre, libéré de la morale hypocrite, le bagne demeurera l’échappée. Dans l’âme, cette chose matérielle qui joue du feu pour sentir les limites à repousser, le bagne se construit contre les maîtres d’architecture, pléonasme d’époque où l’on crève à la verticale, il se forme en mémoire des ouvriers blanchis, il structure un réseau de tunnels, de sinuosités qui circulent sous les eaux, aux confins des enfers. Parce que ce sont leurs enfers qu’on s’enfonce dans l’imaginaire, le lieu d’inexistence et de l’inexistante morale. On s’en froque dans la pénombre des barreaux. Et qu’on y glisse la menace contre l’ordre. Et qu’on s’y glisse hors des barreaux avec la vermine qui effraie l’esprit de bourg, qui propose le miroitement des interstices.

La forme du bagne a celle du pas qui danse parmi ses fantômes frangins, goûte à la boue malgré la menotte. Quand tu as le bagne pour royaume, ton souffle conspire contre l’esprit de bourg et l’esprit de travail qui s’y soumet, alors tu fais la nique à toute soumission.

Et quelles sublimes amours des insoumissions ! Mais contre nos amours, quel citoyen ose s’opposer à l’insoumission sans mettre en péril sa propre soumission, son doucereux repos ? Lequel nous viendra et risquera au combat d’y perdre son établi enseveli sous de faibles mirages, qui gardent la pâle lueur où se recroquevillent les peurs des temps qui viennent ? Amasser et avoir peur de nos armes lâches qui le dérobent. Alors, il ne nous reste plus qu’à le dérober, qu’à nous dérober, et à lui, il ne lui reste plus qu’à nous abattre comme des chiens, mais les chiens se nourrissent des chiens, et haro sur le peigné qui ne supportera la récursion de nos échappées, notre cannibalisme libérateur qui révère la mémoire et les manières des déjà tombés. Notre bave ira salir son enclos, avant d’y replonger dans leurs enfers, ces espaces mobiles des ruades. La tête la première, le bagne en proue.

— Bah ! vous êtes donc prophète, monsieur Vautrin ? dit madame Vauquer.

— Je suis tout, dit Jacques Collin.

Les prophètes, que dalle, ils se vautrent dans le verbe comme le pourceau dans la fange que des mains religieuses lui jettent. L’échappée réside dans la fausse-monnaie, elle instille la corruption, tente et les prophètes et les mains religieuses vers des avoirs illusoires qui altèrent leurs vérités en de petites idées qui s’échangent à la petite semaine. La fausse-monnaie a la valeur des sans-valeurs, les sans-dents y croquent et s’y cassent ce qu’ils peuvent encore, ils goûtent aux joies des sphères révolutionnées. Elles semblent semblables à l’esprit de bourg et à l’esprit de travail, les sans-imagination plus mornes que nos beaux sans-dents, ces sphères gardent pourtant l’altération de l’époque comme une marque d’espoir, une fissure qui n’attend que la fracture des temps. Gloire à tous les faux-monnayeurs ! Gloire à ceux qui savent être toute chose et son contraire ! Gloire à ceux qui révolutionnent les sphères !

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