Transdialectique

Socrate ou l’origine de tous les problèmes I

/ persona(e) : Brigade Pierre Martello / écho(s) : #Nietzsche #Socrate #physiognomonie / espace(s) : @Nihilisme intraveineuse
Socrate ou l’origine de tous les problèmes I

Das Problem des Sokrates — Le problème de Socrate — Socrate ou l’origine de tous les problèmes.

I.

Erschiene die Weisheit vielleicht auf Erden als Rabe, den ein kleiner Geruch von Aas begeistert?… A.S.N.

La sagesse apparut-elle peut-être sur terre comme un corbeau, qu’une légère odeur de charogne exalte ?… A.D.T.

La sagesse, la moribonde, est-elle envoûtée comme le charognard par un parfum putride ?… A.D.M.

Ils ont hypnotisé le monde, les tueurs de coqs ! À la suite du plus ancien, du plus infâme disciple d’Asclépios, ils font couler le sang des aurores — quel chant nous reste-t-il pour annoncer leur jour incertain ? La dispute continuelle de l’esprit laid se venge des aurores, sa morale anesthésie la santé des antiques, elle conduit une civilisation à l’orée de son agonie. Quelle sagesse pour celui qui refuse la vie, et se soigne d’elle en s’inoculant la ciguë, la panacée du lâche pour vertu ? Comment celui qui croit à la métempsycose fait-il offrande au vivant ? A-t-il seulement déjà eu le courage de se hisser au savoir galvaudé d’Asclépios ? De manger le foie cru et encore chaud du coq ? L’aigle, lui le glorieux caucasien, ne craint pas de plonger son bec dans l’organe des traîtres. Une dernière tentative, Criton qui aliène son rêve vital d’évasion, et le néant pour faire les siècles qui viennent. Mais voilà déjà une descendance de philosophes, qui pullulent comme la maladie qui s’attaque à la force, des philosophes qui rongent l’esprit d’évasion. Ils ne saisissent pas les mystères, puisqu’ils tentent de les communiquer à l’humain, de porter le feu à la créature, mais pour saisir le moindre mystère, il faut à l’inverse élever la créature au feu, mener le vivant à la vie elle-même.

Socrate ne voulait pas de la vie, il la haïssait en secret, en plaçant du silence parmi ses logorrhées. Ses épigones lui ont pourtant proposé l’astuce pour détourner le poison des autres, mais il a préféré sa propre astuce pour sanctifier son poison à soi, pour faire en sorte que son esprit se distille, malgré sa haine du vivant, au travers des âges. La vie de Socrate n’est que l’éloge du morbide — il aurait pu faire grâce à l’histoire des annonciations du christianisme, mais il a choisi de préfigurer les martyres, ces ennuyeux d’après-la-mort. Tout pourrit en l’esprit de Socrate, et sa pestilence contamine. Il savait que la nature le rattraperait, qu’elle dévoilerait au grand jour son corps dégénérescent. Mieux valait donc partir, vite, et empoisonner les autres, longtemps ! Il n’y a aucune sagesse à indiquer la direction du vent transportant la condamnation à venir — la sagesse, si cet ennuyeux vocable doit être, serait de terrasser toute condamnation.

Eh quoi ? Lui, corbeau ? Son esprit n’aura jamais l’élégance corvidé qui porte haut l’Érèbe, qui sait décortiquer avec plus d’acuité, avec plus d’intelligence la réalité. Il n’est pas la hyène non plus. Est-il capable de ce rire venu des tréfonds qui déchire la paix couarde des civilisés ? Il ne sera ni la pensée ni la mémoire du monde, il ne sera jamais ce vol sombre et sage qui parcourt sans cesse les plaines les plus étendues, les océans les plus tumultueux, les cimes les plus hautes, cet élan noir qui détient le secret : Socrate est le premier corrupteur, l’ennemi antique du vivant, il est l’assurance de la fin de l’occident dès son avènement — il est son ver, il est l’occidence.

III.

Ein Ausländer, der sich auf Gesichter verstand, sagte, als er durch Athen kam, dem Sokrates in’s Gesicht, er sei ein monstrum, — er berge alle schlimmen Laster und Begierden in sich. Und Sokrates antwortete bloss: »Sie kennen mich, mein Herr!« — A.S.N.

Un étranger, qui s’y connaissait en visages, alors qu’il passait par Athènes, dit en face de Socrate qu’il était un monstre, — il renfermait tous les mauvais vices et désirs. Et Socrate répondit seulement : « Vous me connaissez, Monsieur ! » — A.D.T.

Un étranger, qui connaissait bien les miroitements que recelaient les visages, passa un jour par Athènes. Il visita ce célèbre Socrate, et découvrit la bête abêtissante. Sans ambages, droit dans les yeux, il lui dit ses quatre vérités, refusées par tous — voilà le portrait de la monstruosité, tout y est turpitude, fausseté et concupiscence ! Et Socrate, amusé par cette évidence dont l’énonciation ne changerait pourtant rien à l’emprise de sa laideur sur le monde, répondit narquois et satisfait : « Ah, l’étranger ! Tu me connais bien ! Tu es le seul à bien me connaître ! » A.D.M.

Pour une fois que ce Socrate dit une chose éclairée… personne ne l’entend — ceux qui ne savent pas ne veulent pas savoir ! Il n’a pas cherché cette fois à bavarder, à contredire insensément. Il a admis, mais avec l’ironie de celui qui connaît la lâcheté des déclinants. Jamais ils ne voudront abandonner celui qui leur fournit leurs sédatifs, ils préfèrent continuer cette lente et si pernicieuse opération de travestissement. Ils trahissent la réalité pour mieux se rendormir. L’errant, avec son noble savoir, a beau s’exclamer haut et fort, les imitateurs de Socrate, moutonniers de la supercherie, fuient loin de l’éclat, avec la peur d’apercevoir le vrai visage du dénaturé. Le savoir de l’errant est seul à manifester le courage des réalités, de la vision au travers des voiles — le langage du combat pour mascarade.

Aux pervers ne reste plus que la perversité pour s’éloigner de l’évidence. Mais il est trop tard. Le venin a contaminé Athènes. La cité a beau réagir un peu surprise en condamnant à mort cet esprit rampant, elle est déjà perdue. Elle vacillera péniblement comme le corps empoisonné qui titube le long de son agonie. Les Hellènes ont au moins évité l’erreur romaine d’offrir à l’esprit morbide la croix — nul besoin de faire davantage écho à la pensée ophidienne, ceux qui professent, prêtres et universitaires, s’en chargeront.

Cet étranger se trompe pourtant. Socrate n’est pas un monstre, il n’a rien de l’avertissement divin qui effraie les alanguis, il est la raison qui se fait serpent. Rampante et sinueuse, elle se tapit dans les recoins d’une époque, et attend le bon moment pour frapper, fatalement. Le serpent ne sera jamais le tragique, seule sa victime peut encore s’accorder cette dernière victoire, celle de faillir dans le déploiement musculeux du vivant. Et le sang chaud et glorieux de la vie pour mieux s’éteindre ! Les étrangers s’y connaissent pourtant en monstres légendaires, avec ceux que la raison occidentale invente et abandonne au pourtour des aliénations et des patries. Pourquoi l’étranger n’a-t-il pas vu le masque derrière le masque ? Et pourquoi ne pas avoir frappé au ventre celui qui croit dissimuler sa monstruosité ? La grande valeur dont jamais il ne pourra être digne.

Le noble étranger, ce physiognomoniste a péché en ne décelant pas la double supercherie. Cette erreur doit être établie comme la leçon de la philosophie — car la philosophie n’a aucun sens si elle est autre chose qu’une physiognomonie, un discernement des extensions de la nature. La physiognomonie doit à présent être une multiplication des perspectives, afin que nulle semblance ne se fasse ressemblance de la nature. La seule philosophie digne de ce nom doit se muer en un processus incessant de révélation — de la nature et de ce qui s’y cache, s’y multiplie. La physiognomonie ou le phare du vivant qui s’élance.

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