Transdialectique

Préfigurations II

/ persona(e) : Brigade Pierre Martello / écho(s) : #Nietzsche #traduction / espace(s) : @Nihilisme intraveineuse
Préfigurations II

La dénonciation de la traduction — ou plutôt la glorification de l’œuvre originale du traducteur — suggère l’étendue des conquêtes accessibles aux perspectives multipliées, et la négation farouche du relativisme, ce nihilisme abaissé au rang des pleutres, des décadents. Le langage n’est pas une relativité, il est un néant absorbant la vitalité s’il est établi comme absolu. Quelle différence ? Le courage de changer son fusil d’épaule pour abattre la créature mourante. L’absolu est dans l’absence d’absolu, la réverbération sonde la présence d’autres voies, celles renfoncées par la modernité. Le miroitement qui égare le regardeur l’aide à scruter derrière son regard. Cette contemplation entraîne vers une sémiologie des beuglements en tant que démonstration de l’évolution précaire de l’animal-humain méprisant son animalité et ornant son temps biologique d’artifices. Quelle suite pour cette bête décadente aux dents limées dédaignant ses instincts ? Comment devenir fort sans s’avouer sa faiblesse, ce stade si peu avancé dans l’échelle naturelle ? Somme toute, ce qui prétend la relativité et ce qui prétend l’absoluité sont une même perspective sur le mensonge prétendant à établir la vérité. Nous voulons au contraire que d’autres perspectives et d’autres vérités abondent pour que nous nous avancions, et que nous ressentions les prémices d’une quelconque essence — d’une quelconque physique.

La traduction concerne potentiellement cette fouille des autres perspectives, si elle ne s’édicte jamais en vrai et pourchasse toute tromperie d’une grammaire qui se voudrait fixe. Pour cette raison, nous refusons l’idée même de traduction et nous dénonçons tout traducteur parlant au nom d’un autre — qu’ils s’assument en leurs paroles—, et nous louons la variation de la force qui va. Celui qui ne comprend la langue étrangère doit comprendre que la vérité demeure toujours étrangère.

Si vous croyez en la juste traduction, c’est que vous croyez encore au langage, et s’il s’avère que vous avez foi en le langage, nulle perspective nouvelle ne s’offre à votre regard. Lisez-les toutes, méprisez-les toutes ! Dans le cas de notre ami, l’homme posthume, déprécier particulièrement celles de la lignée Förster, celles d’un marchand et brutal ressentiment nationaliste, considérez toutefois les académiques qui savent chérir, mais se perdent parfois loin du levant. Et lisez l’allemand de Nietzsche ! Même si vous ne le comprenez pas, une antique métrique sonnera à vos oreilles en symphonie. Wille zur Macht, ils vous disent volonté de puissance ? Nenni ! vous acquiescez quand même ? Soyez moins bêlants, zur dit le mouvement, en rien une appropriation. Die ewige Wiederkehr ou *die ewige Wiederkunft* ? Que préférez-vous pour établir une doctrine ? Une langue qui résume la nuance en un même concept ? Un effort… ici, le génie dionysiaque ! C’est dans cette subtilité de la variation que la potentialité humaine se répand en univers fantastiques. Alors quoi ? Honte aux traducteurs ? Non, honte à la grammaire !

Eu égard au caché, nous vous proposons les vocables originaux, leur réception austère, leur répétition délirante, et un faux-traducteur qui l’espace de quelques phrases s’acharne à devenir faux-monnayeur : la sagesse qui vous exclut de Sinope et épingle l’existence de la cité en universalité. Ainsi, faux-traducteur ou faux-monnayeur, apôtre des apories et de la contre-vérité, contre vents et contre marées se maintenir sur le haut de la déferlante pour écrire au pluriel la singulière vérité. L’insaisissable physique, des mots ne sauraient l’encercler, ils ne sont grands que s’ils s’inscrivent en sa suite. Et sa poursuite ne nous transperce que si les mots se recordent des instincts qui les ont forgés. Pour ragaillardir ces instincts et grogner dangereusement contre lesdites évidences, les dogmes modernes, qui les affadissent et vernissent sénescence en magnificence, plonger son nez dans l’encre nietzschéenne, humer à pleines narines jusqu’à la pâmoison, et avant l’évanouissement se métamorphoser en les sorcières brûlées vives par la vindicte chrétienne, et de la sorte, au plus près de ce qui croît naturellement, jouer les mages, imager les pistes, et se dresser brutalement face au ressentiment — hermétique et sauvage, entier et multiple en un troisième œil qui transperce le crépuscule et présage l’aurore.

Naseaux brûlants, la plume nietzschéenne indique la direction à toute animalité. Des morceaux choisis pour les accumuler en fragments à la manière des reliquats qui ont persisté malgré palimpsestes et niaiseries. Fragments nietzschéens pour un posthume drapé à la romaine, son règne paisible et antique, écho de la phrase ancestrale — l’ensevelie par les faibles. Sous quel évangile notre apocryphe ? Où donc la République ? Pas l’ombrageuse et la caverneuse, celle de Platon, la fauve et la joyeuse, celle de Diogène ! Nulle part son phrasé, aucune bibliothèque n’expose son secret, peut-être est-ce partout, dans l’essence de chaque son qu’il se tapit ? D’où notre frénésie, notre volonté constante de crescendo, ne jamais traduire, mais interpréter Nietzsche dans une symphonie du délire, pour témoigner de la grandeur de son art : son verbe fait peinture et musique. Et cette peinture et cette musique sont les seuls ponts entre les ères et entre les mondes — un morcellement de la nature en langages spécifiques, et un morcellement de ces langages en coagulation d’intérêts sociaux. En suite de cette écriture, il faut essayer de montrer à entendre au-delà des ères et des mondes, avec les oreilles de Jheronimus Bosch, pour ressentir avec lui ce que ressentent nos terres et nos forêts — nous tiraillant les uns les autres, ne ferions-nous qu’un foin du diable autour d’une charrette aux roues voilées ?

Le philosophe — amoureux de la sagesse, n’oublions pas sa réciproque — doit choisir, la poésie ou les mathématiques, les deux à la fois s’il est réellement ce sage amoureux. Être double est une entreprise périlleuse. Nous nous contentons déjà d’être pitre et charlatan à la fois, et de bringuebaler de monde en monde nos tréteaux, une scène pour notre poétique, nos tragédies de magiciens, pour mentir aux menteurs, éloigner les chalands de leur ennui, les perdre entre les mondes, multiplier les possibles, éteindre le crépuscule, suggérer les aurores et leurs réverbérations, et finalement leur dérober leur unique monnaie et l’échanger contre toutes les nôtres. Le numéraire renversé, notre humble algèbre. L’intraveineuse entre poésie et mathématiques pour une sagesse des entre-mondes, voltiges et tours de passe-passe, une voie par le style, la forme pour faire trembler nos bassesses devenues nos contentements. Creuser les os pour s’enquérir de la moelle, manger la bête malade pour incorporer son tremblement en une danse millénaire, purger le mal par le mal, pour que triomphent ombres et lumières.

Face au règne insipide de la raison, nous invoquons la déraison sachante de la transe, le délire et le fantastique, la perspective sur les perspectives, celle qui indique ce qui se dissimule au nez de la raison même : un miroitement qu’il faut remonter pour glisser en les flots d’une nature négligée, pour cela, écrire comme pense le chaman et dire les ères et les mondes en anamorphoses. C’est de la sorte que nous pouvons distiller notre époque pour en extraire l’antique antidote, Nietzsche comme seringue, et nous planter l’intraveineuse en toutes les artères dans un même remous, la substance sublimée à des doses telles que des portes s’ouvriront sur d’autres portes, entre elles, pour passerelles l’unique corde tendue comme une invitation, pour qu’enfin le vivant joue son rôle tragique de funambule. Rive à rive, le goutte-à-goutte pour une transe entre les régences, celles qui préludent les croyances et offre l’éventail du choix aux esprits avisés — ces seuls esprits qui s’offrent à eux-mêmes la liberté en la dérobant aux antiques. Esprits libres, tragiques ou antiques, qu’importe la variation du même pour des esprits qui vont avec allégresse au travers du morne horizon pour retrouver les brillances lointaines et les astres naissants.

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