Transdialectique

Préfigurations I

/ persona(e) : Brigade Pierre Martello / écho(s) : #Nietzsche #Puccini #grammatoclaste / espace(s) : @Nihilisme intraveineuse
Préfigurations I

Nous nous apprêtons à vous parler d’une langue que nous ne connaissons pas, mais comme nul ne la connaît et personne ne pourra jamais la connaître, nous nous décidons à vous à la balbutier, à la singer, à la danser même. À tout le moins, nous vous divertirons, mais si vous cherchez le divertissement, sachez que vous êtes indubitablement notre ennemi, et parce que nous avons encore quelques considérations pour la puissance qui sommeille derrière votre ennui, nous avons bon espoir que nos grimaces attisent cette faible lueur vivotant malgré la monotonie de vos heures. Accordez-nous, avec les quelques égards dus à notre pantomime qui se refuse à rester muette, une oreille animale, celle capable des attentions les plus instinctives, et vous percevrez peut-être ce que l’époque a mis de crépuscule en vos existences — elle a émoussé votre tranchant, quelle espérance pour notre traversée, si vous ne vous grimiez de cette langue nouvelle, et qu’avec elle, vous deveniez bien affilée. Tissez et retissez les signes ataviques qui nous lient, et immuablement, ensemble, nous recouvrerons les capacités de l’éclaireur, et nous vous promettons une marche à nulle autre pareille.

S’avance Dionysos contre les modernes, son spectre. Voici quelques fragments, quelques brunes, quelques-unes de ses variations ! Tentatives d’accroître les possibles et d’atténuer la déchirure de ne pouvoir remonter le courant pour transporter hors de son siècle le plus italien des Allemands, inviter Friedrich Nietzsche à entendre Turandot à l’opéra de Venise. In questa reggia, des paires d’oreilles à foison, un même accord pour une même entente, et entre les canaux se suspendre dans l’attente. L’aurore après l’aurore. Cette musique du zénith écrite dans le couchant est commune aux esprits qui vaticinent seuls dans le silence et la vanité utilitariste des modernes. Une transe, puisque la rencontre demeure de l’ordre du rêve. Et des écritures accidentées pour servir de pont au-dessus de l’agitation. Quelle destination, quelle seule clairvoyance ? Du zénith à l’érèbe, le sourire bâtisseur de notre destinée.

Nous ne croyons pas à la prédestinée, cette médiocrité de l’ainsi-soit-il, nous croyons uniquement à notre destinée, cette fatalité solaire au-devant de nous, celle que la joie architecture en monument, une tortille se faisant à la fois labyrinthe et solutions au labyrinthe, sentier montagneux et mer houleuse, une ligne qui va, se serrant rieusement par l’épaule avec d’autres trajectoires fraternelles, en un même vecteur magnifiant ce qu’il y a de naturel dans le devenir commun. Sans aucun doute, c’est pour cette raison que notre famille porte depuis des siècles le nom du marteau, pour qu’un jour nous puissions nous fondre auprès du spectre, avec identité et fatalité.

Nous ne croyons pas au langage, encore moins au langage des autres, c’est pour cela que nous nous risquons en cette langue nouvelle, et que nous imposons au hasard des transcriptions du signifié une traduction à l’accent guttural, dans la fin d’entendre le clapotis de la langue de Nietzsche derrière le papier gratté de ses manuscrits — révérence à la fidélité de Colli et Montinari. Le langage ne se fossilise qu’en une stratification de signes, son archéologie déterre des sons qui résonnent creux comme des cathédrales endimanchées, le concept semble persister avec son identité, néanmoins ce concept n’a aucune existence en soi malgré ce qu’en disent les cathédrales, les dimanches et les métaphysiques. Il n’est qu’un instantané d’une grammaire, et chaque grammaire n’appartient qu’à l’instant de son énonciation. Le reliquat des discours antiques, les seuls qui comptent pour nous autres — l’indo-européen vient là illuminer le sens antiquus que quête irrémédiablement celui qui se veut archéologue —, s’amoncelle en un substrat qui a le pouvoir de commander le pas en avant. Pourfendre l’obscur pour se laisser envahir par lui, et avoir l’avance prémonitoire sur l’indifférence contemporaine. L’obscur relève de la grande clarté pour qui sait voir avec des yeux nouveaux, les seuls capables de déchiffrer la grammaire sulfureuse des grammatoclastes. Un langage comme anti-langage, tout y est moyen de déceler les instincts brimés. Une tâche surgit : les éloigner de l’abêtissement pour leur insuffler à nouveau cette bestialité se haussant inlassablement vers un toujours plus. Il faut être donc vorace et féroce pour quitter l’alanguissement et rejoindre l’intelligence des bêtes : ne jamais stagner en la nature, croître avec elle. Cette harmonie égarée dans la religiosité de l’humain est notre phénix de conduite, elle nous anime en chaque seconde, nous rassemble en horde se transmuant en meute, nous pousse à sonder les signes pour examiner en arrière-fond de leurs subterfuges les modulations d’une même dynamique naturelle. Comment décrire un tableau d’autre-fois avec les mots frustes d’aujourd’hui ? Avec ceux d’*après-demain* ! Et dans cet autre-fois et cet après-demain, c’est le tragique qui est en jeu, cette capacité d’affronter la fatalité en l’épousant entièrement pour tordre le déterminisme des médiocres et imposer avec force son propre déterminisme à ce qui nous est commun — à la horde, à la meute, à la nature. Avançons dévoilés, décodons nos facéties pour y révéler la recherche d’une autre communication, celle de la communion, peut-être rabroués, à coup sûr abominés, nous n’arrêterons notre exploration sous aucun prétexte tant qu’électriquement la vie ne pourra communier en une même forme, le pluriel d’une lutte acharnée contre les masques, car ce sont les mondes qui masquent, et la nature qui est dissimulée, une lutte pour miner ce qui trompe et s’énonce en unité. L’indivision est commune et pourtant multiforme, elle règne en la multitude, et c’est d’une vérité multiple et changeante qu’émerge la multiplication des perspectives sur les mondes : la méthode pour se dédier à l’indicible et à son cours dans l’évitement des sournoiseries de tout ce qui croupit. Aucun besoin de morale pour suivre l’altière conduite de la nature.

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