Transdialectique

Praxis critique ontologique IV

/ persona(e) : Soviet Rosa Jena Groupe Frédérique Schrager / écho(s) : #praxis #révolution #critique #physique #Marx #Thèses sur Feuerbach / espace(s) : @Métamarx
Praxis critique ontologique IV

Quatrième thèse.

La critique commande à sa propre révolution si elle souhaite demeurer un discernement des mouvements à venir de l’être. Le renversement de la critique ne doit pas se contenter d’un simple exercice de parallaxe par rapport à l’idéologie empreignant les mécaniques perceptives du réel. La division analytique du réel s’établit par une permanence de la distinction lorsque la critique se déploie en un mouvement global sur le réel. L’idée de circularité de la critique entraîne une rotation perceptive où s’accumulent les variations de la perception du réel. Ces variations perceptives sont un enrichissement qui permet de saisir les variations d’un réel devenant, inscrit dans une accélération de son devenir ; la circularité n’a alors de sens que dans le retour à l’endroit du sujet, après qu’il a jeté hors de lui et hors des conditions établies de sa perception sa capacité critique. Cette dynamique de la critique féconde un point de vue autre et multiple sur le réel, point de vue qui se présente en amont du sujet et enclenche sa transformation.

Le renversement critique est un mouvement, mais il ne se contente pas d’être celui du déplacement, il est celui du retour perpétuel, celui de la révolution. La critique ne se projette pas simplement en amont du sujet, mais revient à l’être du sujet, dans un tournoiement qui lui accorde une autonomie de sa projection. C’est cette dynamique ontologique de la critique qui offre au sujet une autonomie de son devenir parallèle au devenir du réel. La critique révolutionnaire n’est pas révolution en tant qu’événement singulier, mais permanence d’un tournoiement perceptif et transformateur. Le miroitement ontologique de la critique transforme la vision initiale du sujet à la suite des transformations successives de l’objet perçu et de la perception. Le point de vue fait le sujet, et non l’inverse, et sa transformation le libère.

Le phénomène de révolution ne se contente pas d’être un accident séparateur, une simple discontinuité au sein d’une continuité plus vaste, mais correspond à un mouvement transformateur de retour sur soi qui annonce déjà le mouvement révolutionnaire suivant. La révolution est une permanence du mouvement. Le mouvement astral peut être ici un modèle. Lorsqu’un astre entame sa révolution, il ne revient pas en son seul point initial, puisque ce point évolue dans l’espace et le temps, comme l’indiquent les études sur la morphologie du cosmos et la dynamique de sa croissance. L’astre se retrouve certes en un point identique de l’ellipse de sa rotation, mais il se voit transformé par la période qu’il lui a fallu pour opérer son déplacement orbital. Les contempteurs de la révolution sociale utilisent parfois cet argument tantôt cosmologique tantôt étymologique pour dire que la révolution n’est pas une transformation, mais un simple retour à un point de départ. Ils oublient néanmoins que tout retour est une transformation, et que la révolution d’un astre autour d’un point se place dans un devenir temporel juxtaposé à un déplacement spatial causé par la croissance de l’espace lui-même. La révolution s’explique dès lors comme un recommencement transformateur.

Appliqué à la critique et plus largement au phénomène social, lorsque la révolution s’adjoint à une conscience de son mouvement rotatif, non comme un retour en arrière, mais comme une dynamique du tournoiement propulsé dans le devenir plus vaste de son environnement, la révolution acquiert une autonomie transformatrice du sujet. Le sujet opère sa libération en se confondant à la dynamique de son environnement. Le déterminisme d’une telle vision, qui peut sembler au contraire cloisonner le sujet à un devenir régi par des causes extérieures, ne doit pas se limiter à être une contrainte, mais se présenter comme l’ensemble des conditions parmi lesquelles une conscience de celles-ci offre au sujet conscient un champ plus vaste de son autonomie. Puisque toute autonomie demeure limitée par la physique — cette nature qui croît — une conscience de cette croissance correspond à une conscience de la croissance du sujet conscient, et par là, à l’étendue possible de sa transformation. Comprendre le déterminisme en œuvre équivaut à comprendre l’étendue des possibles. La critique qui se fait révolutionnaire en tant que permanence transformatrice de son retour sur soi se fait de la sorte outil de libération du sujet des carcans sociaux qui s’imposent à lui, surnuméraires à ceux du seul cadre de la physique.

La conscience de ce mouvement critique est une autorégulation de la vision qui purge les impuretés de son optique en discernant ce qui s’impose à son point de vue, en outre de ce qui oblige naturellement. Il est important ici de souligner que cette nature est une physique, en tant que phusis, c’est-à-dire une croissance, et qu’il se trouve impossible d’imposer un état de nature, si ce n’est celui de la perpétuelle transformation. La transcription dans le social d’une fixité de la nature, par des arguments négatifs tels que le fruste « ce n’est pas naturel », est le témoignage d’une idéologie réactionnaire qui refuse le vaste spectre d’une nature qui n’a de sens que par sa constante renaissance. L’étymologie latine du mot nature se lie à l’étymologie grecque du mot physique, si le terme latin nascor se comprend dans toute sa dimension générative, du végétal à l’animal, puisque la naissance est une naissance à nouveau, elle n’est pas une origine, mais un continuum de ce qui génère et se transforme, de ce qui se renouvelle.

La critique s’inscrit dans la transformation de l’espace de son devenir par un tel retour sur soi, et accroît sa puissance par la conscience de ce retour, un retour de l’espace à l’espace, telle une transformation temporelle du sujet. La recherche de la critique est celle d’une représentation non aliénatrice par une projection perceptive qui revient au point de vue initial en y opérant une mutation, et de ce fait, une mutation du sujet. Ce retour est une résolution des fondements altérés du point de vue par une dynamique assainissant les contradictions sociales qui contraignent le discernement. Par sa fusion aux mutations physiques de l’espace, la praxis critique est une praxis de la conquête de l’espace ontologique.

L’oubli de Marx et d’Engels, malgré la justesse de leur analyse qui invite à un retour de la critique sur elle-même, est celui de la révolution suivante, du mouvement permanent qui pousse la critique à s’élancer à nouveau depuis un point de vue purgé des liens qui l’entravent. Pour reprendre leur exemple religieux opposant la Sainte Famille à la famille terrestre, il semble pertinent de résoudre l’encombrement « divin » des ciels par l’encombrement terrestre d’une structure familiale patriarcale, de déconstruire le phénomène social afin d’évider les lueurs stellaires de leurs superstitions, mais une fois cette saine opération effectuée, la révolution critique permet également au sujet un retour aux ciels, purgés des dieux, emplis d’un humain transformant et se transformant, conscient de s’y placer et d’y placer son devenir dans une connexion atomique avec celui-ci.

L’erreur réside donc dans le contentement du retour à une position première, considérant l’objet perçu et la perception dans un lien d’immobilité d’espace et de temps. Cependant, cet enchevêtrement spatio-temporel de la perception ne se contente pas de demeurer dans un état statique et abstrait, il se modifie continuellement en fonction de sa propre dynamique et de celle de son environnement. La révolution de la critique nécessite en conséquence une conscience négatrice des achèvements et le renouvellement de son processus de mouvement perceptif pour que la critique tende de manière vectorielle à s’inscrire dans le mouvement spatio-temporel de l’enchevêtrement de l’objet perçu et de la perception. Le sujet doit alors mettre en mouvement le point de vue qui le façonne, s’il souhaite se dégager des obstructions qui l’empêchent de considérer les différences entre ce qui a été et ce qui est en tant que devenir. La révolution continuelle du sujet par celle de son point de vue libère la critique, qui lui permet de juger de la praxis à mener pour devenir avec autonomie.

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