Transdialectique

Praxis critique ontologique II

/ persona(e) : Soviet Rosa Jena Groupe Frédérique Schrager / écho(s) : #praxis #épistémè #technique #fracture épistémique #nécessité technique #sujet réticulaire #modernité #Marx #Thèses sur Feuerbach / espace(s) : @Métamarx
Praxis critique ontologique II

Deuxième thèse.

Le phénomène politique de révolution est une conséquence de la transformation des fondements ontologiques d’une société. Les révolutions de la fin du XVIIIe siècle n’ont été possibles qu’à travers l’institution de l’individu en tant que granularité ontologique du phénomène social. L’être individuel et sa potentialité libérée des hérédités ont ainsi constitué le socle d’une ère nouvelle, qui perdure jusqu’à ce jour : la modernité.

La révolution politique est primordialement une révolution ontologique, et l’avènement de celle-ci réside dans les bouleversements de la technique. Cette vision, qui tient d’un certain déterminisme que nous qualifions de nécessité technique, trouve dans notre époque les conditions réunies pour qu’une nouvelle révolution ontologique advienne. Les deux derniers évènements qui ont créé une fracture épistémique capable de transformer les fondements de l’épistémè, c’est-à-dire dans un sens foucaldien le savoir contextualisé, et de provoquer la transformation ontologique d’une époque ont été l’invention du caractère mobile de Gutenberg et le moteur Boulton & Watt. Ces inventions se trouvent à l’origine de ce que nous nommons respectivement l’âge classique où l’humain fut le centre épistémique et l’âge moderne où l’individu constitue l’élément capital de notre épistémè.

Nous vivons aujourd’hui à nouveau les prémices des transformations consécutives à une fracture épistémique causée par l’invention d’un réseau informatique mondial, le World Wide Web. Il nous paraît nécessaire de spéculer sur les modifications épistémiques en cours en affirmant que la pensée réticulaire va prendre le pas sur la pensée individuelle. Cette pensée réticulaire, dont l’émotivité est déjà aisément visible parmi les interactions sociales qui ponctuent les échanges entre inconnus sur le réseau Internet, va se structurer et organiser une rationalité nouvelle et collective, dont la mécanique relève de la cybernétique. Ce sujet réticulaire, issu d’une multitude plurielle et connectée, sera caractérisé par une pensée dont l’unité introduira la dynamique d’une volonté collective et mouvante ; la permanence de sa réorganisation se fera naturellement par une constante régulation des liens entre les nœuds de ce réseau ontologique. Ces derniers, individus modernes augmentés par les découvertes biotechnologiques joignant l’informatique au métabolisme humain, seront toujours davantage liés les uns aux autres par des connexions constamment renouvelées. Cette connectivité sociale déterminera une autorégulation par l’interaction des nœuds du réseau ontologique, et organisera de la sorte une épistémè où le savoir véhiculé par les connexions entre les éléments constitutifs du réseau primera sur les connaissances engrangées par les éléments connectés eux-mêmes.

La fluidité de la circulation du savoir sera la règle constitutive de ce réseau ontologique. Le flux d’informations, fondement de cette ontologie nouvelle que nous spéculons, soulèvera la question cruciale de sa liberté. Toute entrave deviendra une attaque ontologique et politique mettant en péril l’organisation libre et démocratique d’un sujet pluriel organisé en un réseau autorégulé. Il ne s’agit pas ici de mettre en avant une théorie ontologique, mais de montrer que l’ontologie est avant tout une pratique sociale. L’essaim acquiert de ce fait la puissance de l’illustration. Il n’y a pas à chercher un esprit de l’essaim, à disputer une théorie éthérée de son fonctionnement, mais à observer sa mécanique instinctive, son autorégulation, l’organisation collective de sa volonté, la distribution des tâches nécessaires à son développement. Quelle abeille perdurerait sans l’intelligence distribuée de sa ruche ? Par ce phénomène de l’essaim, nous insistons sur l’intelligence d’agrégation qui découle du mode de vie social de certaines espèces animales. La pensée réticulaire se confond indistinctement à sa dimension actionnelle précisément dans le déploiement de son intelligence d’agrégation. Au travers de cette représentation du sujet réticulaire, demeure néanmoins la conscience des hiérarchies qui perdurent au cœur de l’essaim. C’est dans la déconstruction de ce phénomène animal en un réseau acentré, à l’image d’une topologie mesh des réseaux informatiques, que la représentation du sujet réticulaire trouve une juste continuité. Par une autorégulation anarchiste du vouloir, dans un maillage pair-à-pair dynamique, nous proposons un mode d’autonomie de la pensée réticulaire qui favorisera la radicalité de l’organisation démocratique du sujet pluriel lui-même.

La praxis du sujet réticulaire met en évidence une réalité de la nature : la permanence de sa dynamique autorégulatrice. La mise en exergue de l’organisation d’une pensée réticulaire révèle l’illusion de l’organisation d’une pensée moderne centrée sur l’autonomie individuelle. La nature est en soi un phénomène non individuel, et la praxis du sujet réticulaire tente de s’adjoindre à la dynamique naturelle, qui peut être étudiée dans des disciplines comme la thermodynamique, tout en se dissociant du cloisonnement des mécaniques individuantes du vouloir. L’autonomie ne peut être qu’une caractéristique de la pluralité, elle ne peut s’envisager dans un détachement contre nature des interactions sociales et biologiques. N’importe quel élément du réel s’inscrit fatalement dans un réseau de causalités naturelles. La modernité s’est construite sur une vision tronquée du réel, qui le clôt en l’action individuelle ; la modernité est ainsi devenue une pratique solipsiste, inconsciente même des dimensions ontologiques de son renfermement. Quel que soit le cadre social ou historique, isoler la praxis s’avère une impossibilité. La pensée est une praxis, par conséquent, une pensée qui se voudrait non pratique serait une pensée qui se voudrait non pensée. La recherche de cet isolement, à notre époque de transition où un sujet réticulaire est en train de faire naître une praxis de la multitude s’unifiant, correspond inévitablement à une volonté contre-révolutionnaire, qui se trouve mue par une propension à réagir aux mouvements de l’histoire.

passé historique futur