Transdialectique

Praxis critique ontologique I

/ persona(e) : Soviet Rosa Jena Groupe Frédérique Schrager / écho(s) : #idéologie #praxis #poïésis révolutionnaire #modernité #Marx #Aristote #Thèses sur Feuerbach / espace(s) : @Métamarx
Praxis critique ontologique I

Variations subjectives.

Première thèse.

La praxis a la puissance démocratique du renversement. Son affirmation, par rapport à une quelconque noblesse des comportements théorique ou créateur, reste d’une nécessité actuelle. Il y a dans les prémices de la volonté matérialiste historique de Marx un outil qui s’impose si l’on souhaite, encore aujourd’hui, déconstruire l’idéologie. Par ce terme fruste qui vacille si facilement du côté des appareils langagiers de l’ennemi dominant, nous entendons un système d’idées qui restreint le réel à une vérité imposée, et qui ne peut être par conséquent que l’outil de ceux qui possèdent le pouvoir d’imposer, au sein d’une société, d’une classe, ou à plus petite échelle au sein d’un groupe social. L’idéologie est l’œillère qui sert les velléités des dominants, et c’est dans l’espace qui se situe entre le réel et la vérité que doit venir s’insinuer la praxis.

La praxis ne se place pas en opposition à la théorie ou à la création, comme pourrait le laisser entendre une certaine lecture d’Aristote. Il s’agit au contraire d’une catégorie qui regroupe la totalité de l’activité humaine, qui va de la théorie à la création, en passant par la plus simple action. Il ne peut être envisagé une action, qu’elle se place à un niveau industriel, intellectuel, voire physiologique, sans que cette action se réfère à la dynamique même du vivant. Penser est une action du corps, créer l’est tout autant, comme l’est un licenciement, une révolution ou le fait de s’alimenter. Le langage courant a ici la vertu de la clarté, le fait de penser ou de créer est qualifié d’action, et il peut donc en être déduit que la théorie ou la création est tout autant une action que l’action elle-même. Toute activité humaine se subsume à cette catégorie actionnelle, et c’est de ce substrat qu’il faut se saisir politiquement pour chercher à renverser l’idéologie qui enserre l’action humaine. La praxis s’entend alors comme une action qui se discerne elle-même et qui perçoit la force ontologique de son agir. L’ontologie ne peut résider qu’au niveau de l’action, l’être n’est pas abstraitement, il vit, devient et déploie de ce fait son action dans le réel. Il n’y a pas d’être en tant qu’étant qui n’est un acteur en tant qu’agissant. Tout idéalisme obstrue la réalité par une volonté d’y adjoindre une restriction de son entendement, et se représente comme une illusion qui tente de masquer l’angoisse de la finitude humaine face aux incompréhensions d’une nature au devenir insaisissable et indépendant de l’action même.

La théorie devient de la sorte un instrument de l’idéologie qui essaie d’imposer une déformation vraie du réel dans le but de contenir l’action des dominés à un espace restreint, utile aux seuls intérêts de l’action propre des classes dominantes. Une théorie, qui se contenterait de n’être que théorique, de n’évoluer que dans des sphères éthérées que goûteraient quelques privilégiés repus d’abstractions, resterait invariablement un outil idéologique déconnecté de sa nature actionnelle. La seule théorie acceptable est celle qui ne se distingue pas de la praxis, mais qui s’y incorpore inextricablement et qui œuvre à l’augmentation de la potentialité agissante du vivant. Cette praxis théorique ne peut se représenter que comme une théorie issue démocratiquement de la multitude agissante, dont le savoir substantiel demeure à la disposition de la totalité de la multitude agissante aux fins d’accroître possiblement sa puissance d’action. La théorie, entendue de telle manière, se fait action transformatrice de l’action, une intelligence de la transmutation de l’action, de son adaptation à ce qui se présente à elle, à sa façon d’être un être agissant et devenant.

Face à ce lien, la création s’inscrit également dans cette indistinction entre action et théorie. Elle se porte à la nature comme une action humaine transformatrice de celle-ci. Il ne s’agit plus simplement de faire évoluer l’action, mais de faire en sorte que l’action puisse faire évoluer l’espace de son propre devenir. La création est une action transmuant l’environnement, et la praxis, riche de cette indistinction entre action, théorie et création, consciente de cette potentialité transformatrice de sa nature ontologique et de la nature de l’espace de son devenir ontologique, a la possibilité de déployer une force de renversement idéologique, que nous qualifions de poïésis révolutionnaire.

Avec Marx, s’envisage un dépassement de l’idée d’individu, cette granularité sociale en tant qu’élément paradigmatique qui structure l’idéologie moderne. Ce possible dépassement s’observe grâce à la primauté d’un matérialisme historique qui fait primer le groupe social sur une quelconque abstraction idéale, et met de telle façon en exergue la prévalence des phénomènes sociaux dans la compréhension de notre réalité. Le nœud dialectique de la modernité se conçoit dans l’opposition entre la volonté de domination individuelle et l’agrégat d’individus qui se trouve extérieur à cette subjectivité dominatrice. La modernité correspond en somme à un amoncellement de groupes humains, ne voulant pas se saisir de leur subjectivité groupale et ainsi de leur puissance d’action plurielle, groupes composés d’individus mus par une volonté de domination sur ce qui se trouve extérieur à leur subjectivité individuelle. Marx, en attaquant toute forme d’idéalisme, attaque indirectement cette question de la granularité sociale en la plaçant au cœur d’un réseau d’interactions indépassable. Il élève l’observation à un niveau groupal, mais il n’y réintroduit pas la question de la subjectivité, et laisse ce groupe sans capacité subjective, si ce n’est celle des subjectivités individuelles qui continuent à se terrer dans leur angoisse existentielle.

Une poïésis révolutionnaire, catégorie de la praxis, ne s’envisage, après cette objectivation marxiste mettant en avant les mouvements sociaux et historiques animant les groupes humains, qu’avec la réintroduction d’une subjectivité plurielle mais commune à la totalité du groupe social, subjectivité lui permettant de s’emparer de son devenir ontologique et de concevoir ses transformations. Le matérialisme doit alors être compris dans une globalité subjective, puisque la seule vision objective finirait inévitablement en une dénaturation d’un sujet social et à une trahison interne à la multitude ; ne lui serait accordée aucune subjectivité propre, et les forces modernes et réactionnaires — la modernité doit être vue comme une réaction limitant la transformation du sujet aux seuls contentements de l’individu —, celles qui meuvent les intérêts individuels dominants, resteraient les seules à maîtriser les potentialités du sujet. Il s’agit de transformer le sujet pour le joindre à l’objet, d’établir une parallaxe subjective, de ne plus dire je mais nous, d’affirmer l’agimus au détriment de toute forme du cogito, et de confondre ainsi subjectivité et objectivité en la praxis, une pratique qui se veut critique ontologique, discernement de l’être en tant que force agissante, transformatrice d’elle-même et de l’espace de son devenir.

passé historique futur