Transdialectique

Morale comme contre-nature II

/ persona(e) : Brigade Pierre Martello / écho(s) : #Nietzsche #naturalisme #morale #nature #horde #Tintoretto #meute #Eschyle / espace(s) : @Nihilisme intraveineuse
Morale comme contre-nature II

V.

Man müsste eine Stellung ausserhalb des Lebens haben, und andrerseits es so gut kennen, wie Einer, wie Viele, wie Alle, die es gelebt haben, um das Problem vom Werth des Lebens überhaupt anrühren zu dürfen: Gründe genug, um zu begreifen, dass das Problem ein für uns unzugängliches Problem ist. A.S.N.

Il faudrait avoir une position à l’extérieur de la vie, et la connaître d’un autre côté aussi bien que le quidam, que le nombre, que le tout, qui l’ont vécue, pour avoir somme toute la permission de toucher au problème de la valeur de la vie : des raisons suffisantes pour saisir que le problème est pour nous problème inaccessible. A.D.T.

Il s’avère nécessaire de se placer en dehors de la vie pour connaître la vie. En dehors de la vie, en dehors de soi-même pour faire l’expérience de toutes les vies qui ont été vécues jusqu’à ce jour — celles des passants et des étrangers, celles des foules et des peuples. Alors seulement, le problème de la valeur de la vie pourra être abordé. Est-ce suffisant pour comprendre que ce problème est un problème inaccessible — particulièrement pour celui qui croit encore en la morale, qui croit encore en la grammaire ? A.D.M.

S’éloigner du spectre de soi-même, dévoiler le prisme qui morcelle le foisonnement en amas d’individus esseulés, remonter à la source de la lumière. La vie citoyenne se rassemble de telle façon en l’esprit du nombre qu’elle ne lui insuffle qu’une inévitable division. Pour libérer le nombre, libérons la vie de l’individu. Séparons-nous de l’époque pour comprendre ce qu’il y a derrière l’époque et ce qui se promet au-devant d’elle. Le nombre s’enhardit d’être la mesure du devant, alors avec cet esprit du nombre retrouvé, la horde se recompose, elle recouvre son errance. L’antique horde, telle une meute contre le troupeau contemporain. Un seul et même esprit contre l’éparpillement des esprits. Un seul et même esprit, celui de la horde, et pourtant aucune unité, mais une pluralité harmonieuse inscrite en une même « vectorialité ». Derrière son œil, voir l’érubescence du chaman — l’inversion du prêtre, esprit de la domination et du ressentiment. Le chaman est l’immatériel au cœur de la nature, et c’est sa danse que la horde contemple au loin, une danse pour que la horde dans sa diversité se confonde à l’esprit du chaman, s’empare de son destin et rejoigne la croissance des heures. La horde s’accorde l’accès au problème de la valeur. Impossibilité pour l’immonde et pour l’épars. L’union du bariolé. Pour devenir la horde et accéder au problème de la valeur.

VI.

Die Wirklichkeit zeigt uns einen entzückenden Reichthum der Typen, die Üppigkeit eines verschwenderischen Formenspiels und -Wechsels: und irgend ein armseliger Eckensteher von Moralist sagt dazu: »nein! der Mensch sollte anders sein«?… Er weiss es sogar, wie er sein sollte, dieser Schlucker und Mucker, er malt sich an die Wand und sagt dazu »ecce homo!«… A.S.N.

La réalité nous montre une ravissante richesse des types, la luxuriance d’un prodigue jeu et d’une prodigue variation des formes : et n’importe quel piètre fainéant de moraliste ajoute : « non ! l’humain devrait être autrement » ?… Il sait même, ce malpropre, ce malvenu, comment il devrait être, il placarde sur les murs son portrait-charge et ajoute : « Ecce homo ! »… A.D.T.

La réalité est un ravissement pour celui qui observe — qui le peut encore — le foisonnement des types, le jeu des ombres, la variation des tonalités, les continuelles métamorphoses de la nature. Face à cet émerveillement, les modernes, les gueux, les moralisateurs vocifèrent : « non, ce n’est pas comme cela, l’humain est comme nous l’avons défini ! Pas autrement ! »… Ah, ces modernes, ces gueux, ces moralisateurs, ils savent et savent tout, ils déclarent le vrai, ils veulent l’inscrire à même la peau des réfractaires et des nobles… « Ecce homo ! », qu’ils osent dire… A.D.M.

Tintoretto, 1546. Son Ecce Homo, divination de la civilisation. Son déclin. Le peintre des langues du ciel a croqué dans toute l’essence de cette exclamation — Ecce Homo : regardez bien l’humain, voyez votre portrait ! — l’abomination qui se laisse aller à sa bassesse la plus crasse. Voici l’humain ! Partout en vous est l’humain ! Ponce Pilate se contente de qualifier le phénomène christique : le sang qui s’écoule sur son visage miroite le visage universel. Ponce Pilate, qui se refuse à plonger ses mains dans la vie et à sauver la figure romantique qui se laisse mener, de quoi se lave-t-il encore les mains ? La foule se fait sordide troupeau, elle se refuse à être horde ou meute, elle ne sait plus dévorer celui qui se laisse mener et celui qui se lave les mains, s’abreuver à même leur sang. Quelle pitié pour de quelconques suiveurs ? L’apathique nazaréen, qui est là, face à l’immonde, face au pouvoir, entouré d’armes tranchantes, couronné de pics acérés, pourquoi ne pas exalter la vie, se saisir d’une arme et trancher sa vie dans le vif, s’offrir l’autonomie de la crucifixion, ou planter sa coiffe d’épines dans le front romain — voire se précipiter sur les lâches, et furieux diminuer la taille du troupeau ? Pourquoi partout la morphologie de l’amorphe ? Mais c’est mal connaître le peintre ! À bien contempler son œuvre, nous pouvons découvrir deux formes dissonantes — le vrai salut qui salue la vie. Le chien ennuyé par le vacarme des humains, qui se détourne des faux-semblants, il a le savoir de Sinope, de l’accès à la vie, et celui de l’essence du tragique — lui seul est encore tragique. Lui et son camarade. La noblesse équine qui se détourne tout autant, mais cette fois sans la mélancolie canine, avec la puissance de l’insoumis, prête à se cabrer, à ruer, à faire ce que le futur crucifié n’ose faire, porter les coups, saboter la scène — le cheval turinois qui fait écho à toute médiocrité. Ecce Homo, voyez votre portrait ! Ecce animal, voyez l’animé : votre chemin !

VI bis.

Der Einzelne ist ein Stück fatum, von Vorne und von Hinten, ein Gesetz mehr, eine Nothwendigkeit mehr für Alles, was kommt und sein wird. Zu ihm sagen »ändere dich« heisst verlangen, dass Alles sich ändert, sogar rückwärts noch… A.S.N.

L’individu est un morceau de fatum, de part en part, une loi de plus, une nécessité de plus pour tout ce qui vient et sera. Lui dire « change » signifie exiger que tout change, même rétrospectivement encore… A.D.T.

Des morceaux de fatum : la composition de l’humanité. De part en part du tout, la loi, la nécessité pour chaque humain, chaque esprit épars : chacun partage le commun, le fatum. Dire à un morceau de fatum « change », c’est dire « change » au fatum lui-même. En avant et en arrière de lui et de nous. C’est vouloir la mort avant la naissance de la vie. Pour chaque chose, et pour toutes choses. A.D.M.

Invoquons Eschyle ! Écoutons son Prométhée enchaîné… Enchaîné par le tissage des Moires et le courroux des Érinyes ! Craint-il Zeus ? Non… Puisque Zeus lui-même est assujetti à une crainte… L’association des Moires et des Érinyes, leur implacable dynamique. La foudre « ne peut échapper à ce qui est fatal »… Mais quelle est cette fatalité ? Avec Prométhée, nous ne voulons pas répondre à cette question. Pour la connaître, pour la ressentir, il faut honorer la vie, il faut marcher à nos côtés dans le désert d’herbes et de vents. Et nous danserons et nous louerons : Amor Fati ! Mille fois les Dionysies recommencées pour vénérer les Moires et les Érinyes. Les merveilleuses tisserandes et les merveilleuses vengeresses, elles tendent et étendent leurs fils autour des mondes, les font et les défont. Justice et harmonie, elles sont la justice et l’harmonie qui avancent inexorablement. Nous devons être dignes de leur tâche implacable. Alors l’obscur et son secret pourront surgir en nous. Et forts de l’obscur et de son secret, nous nous métamorphoserons en l’humble lissier des filles de la nuit. Créer et se venger de ce qui ne crée pas — qui ose simplement empêcher la création. Se souvenir sans cesse que la foudre ne peut vaincre ce qui se tisse et se détisse. La fatalité gouverne, sauf peut-être le fil qui la gouverne… La foudre suit le mouvement des tisserandes. Avec les Moires, avec les Érinyes, parcourir la nature, parcourir avec la nature. Et au cœur de l’obscur, faire corps avec l’obscur. Être le mouvement conjoint du mystère. Nous sommes le désert et sa horde. Chantons l’amor fati !

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