Transdialectique

Les « améliorateurs » de l’humanité

/ persona(e) : Brigade Pierre Martello / écho(s) : #Nietzsche #troupeau #signe #Hippocrate #Démocrite #abattoir #sémiotique #animalité / espace(s) : @Nihilisme intraveineuse
Les « améliorateurs » de l’humanité

Die »Verbesserer« der Menschheit — Les « améliorateurs » de l’humanité — Maître des hautes œuvres de l’humanité.

I.

Das moralische Urtheil ist insofern nie wörtlich zu nehmen: als solches enthält es immer nur Widersinn. Aber es bleibt als Semiotik unschätzbar: es offenbart, für den Wissenden wenigstens, die werthvollsten Realitäten von Culturen und Innerlichkeiten, die nicht genug wussten, um sich selbst zu »verstehn«. Moral ist bloss Zeichenrede, bloss Symptomatologie: man muss bereits wissen, worum es sich handelt, um von ihr Nutzen zu ziehen. A.S.N.

Le jugement moral n’est pas, dans cette mesure, à prendre à la lettre : comme tel, il ne contient toujours que du contresens. Mais il demeure inestimable comme sémiotique : il dévoile, du moins pour les sachants, les plus précieuses réalités des cultures et des intériorités, qui n’en surent pas suffisamment pour se « comprendre » elles-mêmes. La morale est simplement discours des signes, simplement symptomatologie : il faut déjà savoir de quoi il s’agit pour en bénéficier. A.D.T.

Dans cette mesure et dans toutes les mesures, quel que soit le monde dans lequel nous sommes empêtrés, le jugement moral ne doit pas être pris à la lettre. L’écouter seulement salit déjà l’esprit, et son sens se résume en contresens. Le détruire alors ? Non… S’en servir… L’exécuter, chercher dans ses entrailles la divination, le destin des cultures, les armes pour les combattre, et pendre son cadavre à l’entrée de la cité. L’avertissement aux moralisateurs : nous sommes impitoyables. Et c’est pour cette raison que nous sommes notre propre destin. Ses ossements serviront d’une sémiotique révélatoire. Les embûches de l’histoire seront ainsi évitées. Il faut connaître l’essence du symptôme pour connaître la maladie. Le jugement moral est un signe de dégénérescence dont la constatation invite les esprits sains à établir une thérapeutique immorale. A.D.M.

La figure tutélaire de la médecine se rappelle à notre souvenir. À un âge de la confusion des signes, où les maladies sont des symptômes d’un mal si profond qu’il est préférable de le taire, la parole d’Hippocrate devrait fonder toute sémiologie — la raison appliquée aux signes. Ils prolifèrent comme jamais, et ils sont ignorés comme jamais. On s’intéresse tout au plus à l’esprit cloisonné de l’individu, quelques drogues prescrites, la société ne replace même plus le fou au cœur du village. Si l’esprit se concentre, il décentre les miroirs, telle la folie, qui pourrait lui indiquer sa vraie nature. Tantôt centripète, tantôt centrifuge, l’esprit doit composer afin d’éviter l’évidence déniée : avancer en collectivité d’esprits. La psychologie se prête à des analyses pour esprits ennuyés, ou plus précisément pour l’argent de ces esprits ennuyés, mais ceux du labeur qui peinent à disposer d’un peu de leur existence n’ont même plus droit à la psychologie — leur laisse-t-on même le droit de prétendre à la psychologie —, eux qui ne savent plus qu’ils sont la puissance, parce qu’ils sont le nombre. Et si seulement ils posaient d’un même mouvement leur marteau, et d’un même mouvement devenaient le marteau, l’implacable…

Nous invoquons la figure tutélaire d’Hippocrate, et plus particulièrement un événement de sa vie. Certains diront qu’il n’a jamais eu lieu, mais nous affirmons contre ces esprits, ennuyés et ennuyeux, qu’il est un mythe, et que nous habitons les mythes. La scène : Hippocrate face au rire philosophe de Démocrite, Hippocrate face à la dangereuse et faible inquiétude des Abdéritains, Démocrite face à ces mêmes Abdéritains. Démocrite est-il devenu fou ou les Abdéritains sont-ils, avec une même constance, des pleutres ? Le fin physiognomoniste — parce qu’il est avant tout le fin lecteur des signes —, Hippocrate répond. Il n’a pas été trompé par la grossièreté des Abdéritains. Il n’a pas vu dans le rire le fou, il a contemplé le philosophe, la précision du sondeur, le meilleur interprète de la nature et des mondes. Et ces Abdéritains, souhaitent-ils des larmes s’ils ont peur des rires ? Leur jugement ne serait guère meilleur pour l’obscurité d’Héraclite. Ils ne voient les messagers de la nature qu’au travers du crible de leur psychologie individuelle et individualisante. Ils ne voient qu’avec leurs yeux bovins. Et dire que l’on croit à la cécité de Démocrite, que l’on y croit parmi le troupeau… Son organe oculaire fonctionnait peut-être hasardeusement, mais c’était le troupeau qui était atteint de cécité. Et Démocrite observait. Et Hippocrate a su observer Démocrite observant. Et les signes ont virevolté de légèreté. Nous nous devons d’apprendre la clairvoyance de ces physiognomonistes, et de garder le cap vers l’obscur parmi les signes et leur voilage.

II.

Wer weiss, was in Menagerien geschieht, zweifelt daran, dass die Bestie daselbst »verbessert« wird. Sie wird geschwächt, sie wird weniger schädlich gemacht, sie wird durch den depressiven Affekt der Furcht, durch Schmerz, durch Wunden, durch Hunger zur krankhaften Bestie. A.S.N.

Qui sait ce qu’il se passe dans les ménageries doute que la bête y soit « améliorée ». Elle est affaiblie, elle est rendue moins nuisible, elle devient à travers l’affect dépressif de la crainte, à travers la douleur, à travers les blessures, à travers la faim la bête maladiveA.D.T.

Connaissez-vous l’infamie des ménageries ? Le dressage, ce ressentiment humain qui projette dans l’animal son propre asservissement. Souvenons-nous de l’étymologie, celle du terme hybridité. L’humain est une hybridité, il est l’animal dressé par lui-même. L’animalité n’est pas élevée dans l’humain. Ce qui peut s’élever dans l’humain est l’animalité libérée. Souvenons-nous encore une fois de l’étymologie, celle du terme animal. Rendre moins nuisible : quelle vilenie ! Le temps abject de l’humain esclavagiste qui refuse la majesté sauvage. Il a le devoir de causer peurs, souffrances, blessures. Pour oublier ses peurs, ses souffrances, ses blessures. Il a le devoir de partout contaminer de son intime maladie la nature. A.D.M.

Nous savons trop bien ce qu’il se passe dans une ménagerie, puisque nous y sommes nous-mêmes enfermés. Nous, qui nous revendiquons de la bête, n’avons plus le droit de cité. Le silence nous est imposé, mais nous sommes des loups pour l’homme, et nous continuerons de hurler à la nuit. Nous vous invitons à entrer dans notre ménagerie, à voir l’horreur que le ressentiment inflige à notre si précieuse animalité, mais surtout à entendre. Entendez nos hurlements. Ils nous frappent, tentent de nous dresser les uns contre les autres, de faire de nous des choses dévouées à leurs basses tâches, ils essaient en vain d’ensevelir notre rage au fond de nous-mêmes. Mais nous continuons de hurler. Entendez le chant des insoumis. La violence contre les bêtes et leur férocité est une violence contre soi. Qui ose lever la main sur l’animal condamne l’espoir du lendemain. Nous vous invitons à ne pas vous détourner de notre ménagerie, entrez-y, promenez-vous dans ses allées. Et si vous n’avez pas honte, si vous n’êtes pas emplis d’une tristesse qui vous place aux abords de la fièvre, si vous ne pleurez pas de nous voir continuer d’être féroces malgré nos chaînes, jamais vous ne serez capables d’être de notre sang. Malgré la violence subie, nous resterons des insoumis à la mémoire intacte, et nous ne vous oublierons pas. Constatez ces misérables cages cerclées de grillages. Il n’existe même plus de barreaux pour strier faiblement nos paysages. Aujourd’hui un simple crible qui essaie de déformer notre réalité. Mais qui se cantonne à essayer. Nos yeux bestiaux sont retournés en nous-mêmes. Nous contemplons et continuons de parcourir la nature en nous-mêmes. Indissociables. Certes, des cages, des chaînes, de la violence, mais aucune soumission, aucune dénégation de la nature, cette réalité sans indépendance puisqu’elle est indissociable de nous. Tentez d’entrer dans la cage de l’animal battu, vous n’entrerez pas dans la cage d’un animal amorphe. Mâchoire et griffes prêtes à vous accueillir, à jamais indomptables. Vous ne nous piquerez pas comme le chien docile, mais comme le loup qui donne sa vie et celle de sa dernière victime en offrande à l’esprit sauvage. Mais il ne demeure, pour nous autres les bêtes s’élevant elles-mêmes, de plus grandes tristesses que l’abattoir, la destination des troupeaux, les vaches tremblantes qui s’avancent obéissantes jusqu’à leur mort. Où sont les taureaux qui même saignés par la lâcheté humaine, le garrot historié de banderilles, restent déterminés à se battre, ces Minotaures se tenant invariablement debout ? Si les cornes épuisées peuvent encore vaincre un quelconque péon, qu’elles soient à l’affût du moindre humain à abattre. Parce qu’il ne faut jamais oublier que les lâches sont enclos en leur solitude, et que nous sommes avec le taureau. Et à l’agonie du matador, quand la déloyauté misérable mettra à mort à son tour le glorieux taureau, le vainqueur, quelques cœurs, dont les nôtres, glorifieront la pugnacité triomphante de l’animal. Seul le toréador qui affronte seul le taureau, seul le toréador qui toise seul le taureau, non pour le mettre à mort, mais pour devenir son sang pourrait obtenir notre compassion. Toutefois, malgré la bravoure ou la bêtise, notre soutien ira toujours aux mouvements prestes de la bête. En ces jours où l’animal ne peut être qu’animal de compagnie, où le sauvage s’amenuise face à la veulerie, à la stagnation du confort, nous nous tenons justement au côté du taureau qui refuse la compagnie des lâches, et nous adoptons comme clef de la poursuite de notre chemin l’enseignement d’insoumission que nous offre la tragédie de la bête indomptable, prête à offrir sa mort à la vie, sa liberté à tous les vivants.

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