Transdialectique

La « raison » dans la philosophie II

/ persona(e) : Brigade Pierre Martello / écho(s) : #Nietzsche #Piranesi #langage #nous #sujet #grammaire #grammatoclaste / espace(s) : @Nihilisme intraveineuse
La « raison » dans la philosophie II

V.

— Stellen wir endlich dagegen, auf welche verschiedne Art wir (— ich sage höflicher Weise wir…) das Problem des Irrthums und der Scheinbarkeit in’s Auge fassen. A.S.N.

— Nous énonçons enfin contre cela de quelle façon différente nous (— je dis nous de manière courtoise…) envisageons le problème de l’erreur et de l’apparence. A.D.T.

Nous établissons enfin de quelle autre façon nous posons le problème de ce qui trompe. Et nous disons nous de la manière la plus courtoise, pour ne pas vous froisser — mais êtes-vous réellement dignes d’être nous ? A.D.M.

Le nous n’a plus besoin d’être royal, il est devenu le royaume des communautés solitaires. D’illustres ancêtres se sont chargés de mettre un terme au monopole couronné du pronom — des grammatoclastes qui ont pluralisé la chose publique. Parce que les communautés errantes qui disent nous du fin fond de leur déréliction créent l’accusation contre le principe de causalité. Elles multiplient le sujet et responsabilisent toute action en la liant à toute autre, dans l’estompe progressive de la cause et de ses effets. Aucune nécessité de regarder au-dessus de notre épaule, mais la nécessité d’avancer ensemble vers notre horizon. Cet usage n’a rien de fruste, il ne tient pas d’une aristocratie des consanguins, mais il est de la vraie aristocratie, celle de nos après-demain, celle de la volonté conquérante, ouverte à tous — une finesse abrupte de ceux qui veulent devenir le mouvement.

V bis.

Die Sprache gehört ihrer Entstehung nach in die Zeit der rudimentärsten Form von Psychologie: wir kommen in ein grobes Fetischwesen hinein, wenn wir uns die Grundvoraussetzungen der Sprach-Metaphysik, auf deutsch: der Vernunft, zum Bewusstsein bringen. Das sieht überall Thäter und Thun: das glaubt an Willen als Ursache überhaupt; das glaubt an’s »Ich«, an’s Ich als Sein, an’s Ich als Substanz und projicirt den Glauben an die Ich-Substanz auf alle Dinge — es schafft erst damit den Begriff »Ding«… A.S.N.

Le langage appartient par sa genèse au temps de la forme la plus rudimentaire de la psychologie : nous entrons dans le grossier caractère fétiche, quand nous portons à notre conscience les conditions fondamentales de la métaphysique du langage, en français : la raison. Elle voit partout auteur et action : elle croit après tout à la volonté en tant que cause ; elle croit au « moi », au moi en tant qu’être, au moi en tant que substance et projette la croyance au moi-substance sur toutes choses — elle crée seulement avec cela la notion « chose »… A.D.T.

Le langage s’inscrit dans les balbutiements de la psychologie, il doit être ramené à ce qu’il est : les prémices de l’évolution. Nous nous engageons dans un fétichisme grossier en abordant avec sérieux les fondements d’une métaphysique du langage, autrement dit de la raison. Comme nous comprenons ce langage que nous parlons et qui parle sans cesse en nous, nous finissons par nous égarer à vouloir avoir conscience de notre conscience. Cette raison voulue langagière voit en toutes choses un acteur et une action, la causalité par le vouloir, — mais d’où vient la volonté ? L’époque réduit cela au « moi », l’ipséité est reine. Je existe parce que je prononce le mot langage qui me permet de dire je malgré moi. Par conséquent, je suis en soi substance et toutes choses — parce que je perçois et parce que je suis le centre de ce qui perçoit, toute réalité est chose — et doit bénéficier de cette même substance pour que « je » ne disparaisse pas. A.D.M.

Cessons de croire aux fétiches grossiers que seraient quelques objets magiques produits par l’humain ! La sorcellerie est ailleurs, elle représente le vecteur de la nature qui insuffle sa puissance, une puissance qu’il est possible de ressentir sans pour autant en prendre pleine mesure — elle symbolise dans la matière l’évanescent, la force qui échappe aux bêtes terrestres que nous sommes encore. Nous, Occidentaux, choisissons la grossièreté pour évacuer l’angoisse de ne pas pouvoir atteindre ce savoir naturel — celui que quêtent malgré l’errance les physiognomonistes. La marque ultime du mépris occidental : ne pas accorder le sceau de la raison. Une belle raison pour coloniser, et souiller ce qui tente de construire un dialogue avec la nature. Le fondement de ce processus : le langage, fer de lance de la colonisation et de toutes les autres grossièretés. Si seulement l’esprit de lourdeur avait su s’écrémer, et participer aux dialogues des peuples dits primitifs, tenter de dynamiser par des savoirs nouveaux leurs tentatives. Non ! L’esprit de lourdeur écrase de sa lourdeur. Il s’en contente. Il faut le combattre, et combattre tous les fétiches avec son fétiche altéré — le galimatias, encore une moquerie socratique à l’égard des galliformes, retournons-la en elle-même. Espoir de son implosion… Les bêtes que nous sommes hurlent des sonorités gutturales. Nous pointons du doigt, et cette stridence désignera immanquablement le réel. Nous sommes clandestins face au triomphe de la raison. Interrogeons sur ces vocables si profonds : « le réel ». Et dire que cela vient de cette vulgarité fourre-tout, qui doit désigner ce qui entoure l’animal épouvanté tentant péniblement de se redresser : res. Mais comment dit-on « le réel » en avestique ? À travers le fétiche altéré que l’Occident prononce « méta-physique » — comment ce fétiche pourrait-il provenir de la nature, puisqu’il vient de nous-mêmes, et puisque nous nous croyons sur-naturels avec lui ? Vulgaire nature… Le sacro-saint langage veut le triomphe de sa provenance, le cerveau surnaturel contre sa propre nature. Parce que l’humain peut voler à l’aide des machines, il devrait se couper les pieds, et préférer le langage centré sur son cerveau surnaturel, autrement dit sur une métaphysique du sujet. Alors quel sujet pour éradiquer le sujet ? Les Occidentaux avancent fiers au son des bottes. Mais dans le nous occidental se dissimule notre sédition. Et notre première bataille pour une raison sans langage. Notre virus. Une question subsiste dans nos cerveaux clandestins, sous-naturels… Que reste-t-il de ce mot « réel » face à l’effondrement gravitationnel d’une étoile ?

V ter.

Die »Vernunft« in der Sprache: oh was für eine alte betrügerische Weibsperson! Ich fürchte, wir werden Gott nicht los, weil wir noch an die Grammatik glauben… A.S.N.

La « raison » dans le langage : oh quelle trompeuse vieille femelle ! Je crains que nous ne nous débarrassions pas de Dieu, parce que nous croyons encore à la grammaire… A.D.T.

La raison dans le langage… J’ai dit la « raison » dans le langage ! Ah ! Quelle supercherie ! Ne la voyez-vous pas ? Nous ne pourrons pas annihiler les nihilistes et leurs idoles, faire de Dieu une ruine tant que nous n’aurons pas réduit la grammaire en cendres… A.D.M.

J’en appelle à vous, les grammatoclastes ! Nos contemporains, les endormis du jour et angoissés de la nuit, vouent un culte plein de vices à la plus vieille de leurs idoles : la grammaire. Il la loue tout en la bafouant, ne comprenant pas qu’elle est une frontière, et comme toutes les frontières, une frontière à franchir. Nous devons déboulonner cette hideuse relique, la réduire en miettes… Qu’il ne reste même plus un phonème ! Et il faut forcer ces gens de l’actuel à la déboulonner avec nous ! Retourner leur culte contre leur raison pour libérer toute raison ! Le nihilisme doit être combattu avec son propre poison. Il faut faire des linguistes des transfuges ! Quel meilleur allié qu’un paléographe ou un philologue qui sait d’où vient le logos et sa transcription scripturale ! Le grammairien au regard dionysiaque est le grand ami. Le grammairien déterminé à cette grande cause est l’impitoyable grammatoclaste. Il faut enseigner la grammaire comparée, diviser le champ de vision, puis le multiplier à l’infini. Il faut enseigner l’indo-européen pour saisir l’embryon de raison que nous sommes. Il faut enseigner les langues mortes avant les langues vivantes, pour que leurs sonorités n’aient pas d’égales dans notre bredouillis numérique.

VI.

Zweiter Satz. Die Kennzeichen, welche man dem »wahren Sein« der Dinge gegeben hat, sind die Kennzeichen des Nicht-Seins, des Nichts, — man hat die »wahre Welt« aus dem Widerspruch zur wirklichen Welt aufgebaut: eine scheinbare Welt in der That, insofern sie bloss eine moralisch-optische Täuschung ist. A.S.N.

Deuxième théorème. Les signes caractéristiques, que l’on a donnés à « l’être vrai » des choses, sont les signes caractéristiques du non-être, du néant, — on a construit à partir de cette contradiction le « monde vrai » en monde réel : de fait un monde apparent, dans cette mesure, il est uniquement une illusion d’optique-moraleA.D.T.

Deuxième mouvement (parce que tout est musique, sauf Wagner). Ce qui caractérise « l’être vrai » des choses est ce qui caractérise « l’être rien » du rien — de cette contradiction, on a fait notre idole, on a dressé le « monde vrai » en monde réel, c’est-à-dire en un monde apparent. Ce point en fait exclusivement une illusion d’optique, caractéristique de la morale de l’apparence. A.D.M.

Giovanni Battista Piranesi — voilà à quoi devraient ressembler les sculptures piégées que nous déposerons dans les bibliothèques cathédralesques de nos contemporains. La pyra-nèse, ainsi devrait s’écrire notre dynamite de raison, en l’hommage du grand artificier. La connaissance scrupuleuse de l’œuvre de Piranesi s’impose à celui qui veut déconstruire la morale obstruant la vérité — obstruant elle-même le réel. La lecture de ses dessins doit devenir une herméneutique de l’environnement. Elle est la boussole qui permet à l’historien de maîtriser la futurologie, au philosophe d’entendre les leçons du merle, au scientifique d’envisager des lois non décimales. Elle offre à l’opticien les dimensions exactes pour fabriquer un modèle de lunette nouvelle afin de voir et avancer dans le labyrinthe des illusions d’optique-morale — le labyrinthe ne sinuera plus, s’étendra en un chemin façonné par la marche des grammatoclastes.

passé historique futur