Transdialectique

La « raison » dans la philosophie I

/ persona(e) : Brigade Pierre Martello / écho(s) : #Nietzsche #nez #science #sens #philosophe / espace(s) : @Nihilisme intraveineuse
La « raison » dans la philosophie I

Die »Vernunft« in der Philosophie — La « raison » dans la philosophie — Entre guillemets kantiens, la raison patauge parmi les philosophes.

I.

Sie fragen mich, was Alles Idiosynkrasie bei den Philosophen ist?… Zum Beispiel ihr Mangel an historischem Sinn, ihr Hass gegen die Vorstellung selbst des Werdens, ihr Ägypticismus. Sie glauben einer Sache eine Ehre anzuthun, wenn sie dieselbe enthistorisiren, sub specie aeterni, — wenn sie aus ihr eine Mumie machen. Alles, was Philosophen seit Jahrtausenden gehandhabt haben, waren Begriffs-Mumien; es kam nichts Wirkliches lebendig aus ihren Händen. A.S.N.

Vous me questionnez sur tout ce qui est idiosyncrasie chez les philosophes ?… Par exemple, leur manque de sens historique, leur haine de la représentation même du devenir, leur égypticisme. Ils croient faire honneur à une cause quand ils la déshistorisent, sub specie aeterni, — quand ils en font une momie. Tout ce que les philosophes ont manié depuis des millénaires n’a été que notions-momies ; rien de réel n’est sorti vivant de leurs mains. A.D.T.

Vous voulez tout connaître de ce qui compose la singularité psychologique des philosophes ?… C’est dans un labyrinthe mal entretenu que vous voulez vous risquer. Les philosophes naviguent tels des rameurs tournés vers leur unique passé, ne comprenant pas l’ampleur de l’histoire, haïssant le devenir. Ils veulent l’honneur couard de se placer et de placer chaque sujet qui les occupe loin de la menace du temps — sous le signe de l’éternité. Les philosophes sont momificateurs et marionnettistes. Ils jouent avec leurs momies farcies de notions. Leur égypticisme commande à refermer le couvercle du sarcophage, mais la dépouille n’y est pas encore dépouille. La vitalité des notions qu’ils manient est la victime expiatoire — l’idée en tant que momie. Ils sont les araignées qui tissent le cocon autour de ce qui veut vivre, mais sans jamais faire montre de la noblesse arachnéenne. A.D.M.

Les philosophes n’ont hérité des embaumeurs que d’un savoir tronqué. Ils ont oublié les rites de Cynopolis et les louanges faites au Chacal ; ils ne sont aujourd’hui plus que les chiens dociles à la dentition râpée. Leurs seules amulettes sont leurs diplômes qu’ils placardent en évidence sur leur front. De cet antique processus de momification — qui se hasardait dans l’idée d’immortalité et ne saisissait la potentialité de faire de l’impermanence un devenir, mais avançait avec sagesse la notion première du Ka dont certains de nos plus beaux et plus obscurs esprits sentent encore aujourd’hui la réalité —, les philosophes n’ont gardé que la maîtrise de l’excérébration. À coups de morale, glissant leurs publications ennuyeuses et redondantes dans la narine de ce qu’ils pensent immortaliser, ils brisent l’os ethmoïde, et par le nez extirpent l’organe nacré. Les philosophes n’ont certes pas la dextérité des disciples-chiens, mais leur brutalité sans majesté et sans obscurité demeure efficace. La matière est réduite en une bouillie cendreuse. Pour le demeurant, flottant encore dans le corps de résonance, quelques acides feront l’affaire des philosophes. Et quels meilleurs acides que ceux issus des concepts de liberté individuelle et d’égalité bourgeoise ! Le reliquat suinte alors vers les bibliothèques universitaires, les cloaques citadins. Les morveux triomphent. Quelques bandes pour faire momie, quelques reliures pour faire livre — pour croire servir le disparu, pour galvauder son legs. Les philosophes expriment leur satisfaction. Ils n’ont rien entendu aux gestes d’Anubis — comment leur serait-il donc possible de déchiffrer le don des Mèdes ?

III.

— Und was für feine Werkzeuge der Beobachtung haben wir an unsren Sinnen! Diese Nase zum Beispiel, von der noch kein Philosoph mit Verehrung und Dankbarkeit gesprochen hat, ist sogar einstweilen das delikateste Instrument, das uns zu Gebote steht: es vermag noch Minimaldifferenzen der Bewegung zu constatiren, die selbst das Spektroskop nicht constatirt. A.S.N.

— Et quels subtils outils d’observation possédons-nous en nos sens ! Ce nez par exemple, dont aucun philosophe n’a parlé avec vénération et gratitude, est même pour le moment le plus délicat instrument qui nous est offert : il peut constater de minimales différences de mouvement que même le spectroscope ne peut pas encore constater. A.D.T.

— Nos sens, des outils à nul autre pareils ! Quelle fine capacité d’observation ! Et parmi ces précieux outils, le nez ! Aucun philosophe ne porte haut son nez — rien d’étonnant pour ces esprits qui peinent à lever leur museau ! Certains l’ont difforme, ce qui en dit déjà long sur leurs aptitudes, mais aucun ne lui accorde sa réelle valeur : le flair est le grand héritage de la bête. Il différencie les moindres variations et surpasse les instruments scientifiques dans sa capacité à percevoir ce qui vient. A.D.M.

Sentir, ce verbe n’appartient-il pas d’abord aux facultés nasales ? Si l’appareil olfactif a une supériorité sur le reste du visage, c’est qu’il pointe au-devant de la réalité, à la recherche des odeurs qui doivent guider la marche — la marche du philosophe au-devant de celle de tout autre, s’il veut être physiognomoniste. Entre la proue et la lame, l’appendice s’étend comme le mât de beaupré qui préfigure le combat. Le nez devine, il est l’organe qui guide. N’est-ce pas cet attribut qui distingue notre grandeur bestiale ? Déférence gardée à l’éléphant… notre nez vient avant, et pour cela il est premier. Nous éprouvons une grande tristesse face à ceux que la nature a privés de leurs sens, la vue et l’audition particulièrement — mais Beethoven resta le même lion, une fois son oreille retournée à l’intérieur d’elle-même. Et n’évoquons même pas Homère et sa vision perçante. Mais quel être a pu survivre à la perte de son odorat ? Souvenons-nous la forme qui se cache derrière les rougeoiements de notre faciès. Ce sont les organes de nos sens qui différencient la situation d’une tête d’un côté ou de l’autre de la mort. Crâne blanchâtre sans oreilles, ni langue ni peau, point d’yeux, et sans nez ! Tout particulièrement le nez ! Qu’est-ce qui constitue, outre sa blancheur, l’essence du memento mori, l’identité du crâne, si ce n’est cette simple évidence ? Comme le nez au milieu du visage ? — L’absence de nez fait crâne.

III bis.

Wir besitzen heute genau so weit Wissenschaft, als wir uns entschlossen haben, das Zeugniss der Sinne anzunehmen, — als wir sie noch schärfen, bewaffnen, zu Ende denken lernten. Der Rest ist Missgeburt und Noch-nicht-Wissenschaft: will sagen Metaphysik, Theologie, Psychologie, Erkenntnisstheorie. Oder Formal-Wissenschaft, Zeichenlehre: wie die Logik und jene angewandte Logik, die Mathematik. In ihnen kommt die Wirklichkeit gar nicht vor, nicht einmal als Problem; ebensowenig als die Frage, welchen Werth überhaupt eine solche Zeichen-Convention, wie die Logik ist, hat. — A.S.N.

Nous ne possédons aujourd’hui de science que dans la mesure où nous nous sommes résolus à accepter le témoignage des sens, — dans la mesure où encore nous les affûtons et les armons pour apprendre à penser jusqu’au bout. Le reste éclot malformé et pas-encore-science : je veux dire métaphysique, théologie, psychologie, épistémologie. Ou sciences formelles, théorie des signes : comme la logique et cette logique-là appliquée, la mathématique. En elles, la réalité ne se produit pas du tout, pas même comme problème ; pas plus que la question, et après tout, quelle valeur a une telle convention-signes, comme l’est la logique. — A.D.T.

Nous pouvons parler à notre époque du progrès, de cette évolution déclarée, avec une certaine fierté du fait même du développement de la science — une évolution qui fut possible uniquement grâce à l’expérience des sens. Si nous voulons penser plus loin, il faudra penser plus loin avec eux. Pour cela, ils doivent être aiguisés davantage. Le reste se construit handicapé par la notion de réel, nous y constatons la malformation causée par l’absence de la tutelle de nos sens. Observons : la métaphysique, la théologie, la psychologie, l’épistémologie… Tant que les sens ne s’y mêleront pas, ces domaines resteront charabia, médiocre jouissance pour l’entre-soi des philosophes. Ou encore les sciences formelles, la théorie des signes : la logique ou la mathématique. La réalité y est complètement absente. Le scientifique accroît sa puissance en se détachant de la grammaire, mais il échoue en se cloisonnant à un autre langage. La question serait plutôt, quelle valeur attribuer à ce nouveau langage, ce nouvel empilement des signes. — A.D.M.

Toute approche théorique a d’abord été une approche expérimentale. Si l’humain n’avait pas questionné la réalité avec ses sens, ils seraient restés au stade terrible de l’effroi face à la nature. Son expérience lui permit de prendre part à la dynamique de la nature — de faire corps. Nous invoquons ici le plus grand, le maître de tout esprit qui veut se projeter en la nature — le physiognomoniste Vinci. Parce qu’il fut omo sanza lettere, aucun dogme ne contraignait sa puissance, et son être tout entier s’empreignait de l’être tout entier — la nature qui devient, la physique. Il pouvait être le grammatoclaste de son époque, la projetait au travers des siècles. Parce qu’il faut avoir fait ses humanités, croyance encore répandue chez les pleutres… pour être avec la norme. La stupide engeance et les mots du maître. Nous les hurlons à notre tour, et ce fracas nous hausse vers l’expérience loin de la mémoire qui ne se délecte que de ses propres miroitements. Ils oublient ces suiveurs que les esprits qu’ils invoquent, qu’ils suivent docilement n’étaient pas de leur espèce, ils étaient de l’espèce de l’expérience. Tout ce qui est grand est de l’espèce de l’expérience. Et selon cette valeur première, comment accorder une quelconque valeur à la méta-physique ? Parce qu’il y aurait quelque chose qui devancerait ce qui devient ? Qui stagnerait dans l’inconnu ? Des dires de clampins qui préfèrent croupir ! Qui s’assoient et imaginent des après-la-vie, une post-nature qu’ils refusent d’envahir par nonchalance — pire par ennui ! Ce qui est au-devant du devenir, ce sont les projections joyeuses de la volonté qui devient. Le chemin existe parce qu’il est foulé par des conquérants, et ces conquérants sont des esprits qui marchent seuls et au-devant. Ils interrogent, et ils interrogent particulièrement leur propre langage. Ils peuvent ainsi devenir plus puissants — avec la nature. La question qu’ils se posent, que tout esprit devrait se poser… Qu’est-ce que le système décimal pour un bradypus tridactylus ? Et dire qu’il vit dans la canopée… Et dire que nos contemporains nous côtoient…

passé historique futur