Transdialectique

Incursions d’un inactuel VI

Incursions d'un inactuel VI

XXXVIII.

Mein Begriff von Freiheit. — Der Werth einer Sache liegt mitunter nicht in dem, was man mit ihr erreicht, sondern in dem, was man für sie bezahlt, — was sie uns kostet. Ich gebe ein Beispiel. Die liberalen Institutionen hören alsbald auf, liberal zu sein, sobald sie erreicht sind: es giebt später keine ärgeren und gründlicheren Schädiger der Freiheit, als liberale Institutionen. Man weiss ja, was sie zu Wege bringen: sie unterminiren den Willen zur Macht, sie sind die zur Moral erhobene Nivellirung von Berg und Tal, sie machen klein, feige und genüsslich, — mit ihnen triumphirt jedesmal das Heerdenthier. Liberalismus: auf deutsch Heerden-Verthierung… A.S.N.

Ma notion de liberté. — La valeur d’une chose ne réside parfois pas dans ce qu’on obtient avec elle, mais dans ce qu’on paye pour elle, — ce qu’elle nous coûte. Je donne un exemple. Les institutions libérales cessent d’être libérales sitôt qu’elles sont obtenues : il n’y a peu après plus rien de plus méchamment et minutieusement nuisible à la liberté que les institutions libérales. On sait bien ce qu’elles acheminent : elles minent la volonté à la puissance, elles sont le nivellement du mont et du val érigé en morale, elles rendent petit, lâche et jouisseur, — avec elles triomphe à chaque fois l’animal grégaire. Libéralisme : en allemand, abêtissement grégaire… A.D.T.

Je définis la liberté : ma liberté contre leur liberté sans liberté, ma destinée sans destination contre leur destination sans destinée. Rechercher quelque chose de son action plutôt que de tirer sa force de l’action même, de ce qui est donné pour que l’action ait lieu : le contentement de la stagnation pour contempteurs du risque. Ce que nous coûte la vie exhausse sa valeur. L’exemple ultime : les institutions libérales, desquelles les citoyens pensent recevoir la liberté, sans qu’elle ne leur coûte davantage que la dîme annuelle à leurs idoles. Il n’en faut pas plus pour introduire avec ces institutions, l’institution de la stagnation, et de ce fait, l’institution du déclin, négation de la liberté. En leur carcan, plus de volonté de contribuer à la puissance, plus de volonté de mettre l’existence tout entière en jeu, plus que l’érosion morale d’une réalité qui emporte l’abrupte beauté de la liberté : le risque du devenir. Tout n’est plus que jouissances, bassesses, lâchetés. L’avènement du troupeau : partout le même bêlement. Libéralisme : en français, fausse commune pour esprits libres. Leur triomphe : un bonheur d’idiots grégaires. A.D.M.

Nous sommes meute, parce que la meute a pour identité le mouvement autonome, ce qui la distingue des animaux serviles qui composent le troupeau. En rien la peur ne commande aux déplacements précipités, mais une motivation chasseresse encourage le groupe à sentir les traces laissées par la fatalité. La victime isolée choisit de fuir ou d’affronter, d’être méprisable ou tragique, mais si elle ne se trouve pas isolée et qu’elle aussi s’avance en meute, nulle victime ne subsiste : en bande, le sauvage bataille, et s’élève hors d’haleine le souffle demeurant du tragique. Et c’est en cette caractéristique intrinsèque de la meute, l’autonomie féroce, que s’établit une imperméabilité à tout ressentiment et à toute cruauté. Quel plaisir de chasser, si ce n’est le plaisir de dévorer la vie, pour qu’un peu plus de vie palpite. Nous louons la chasse et la victime de la chasse, la communion des brèches, car nous louons la vie, et il ne reste que le sauvage pour indexer nos pas. Si les vastes troupeaux qui emplissent les plaines et les vallées rendaient enfin à leurs gardiens un toisement bestial, nul besoin de rechercher la riposte, bergers et bouviers, pasteurs et capons seraient dissous en la liberté regagnée de troupeaux devenus meutes, avec leurs esprits qui se fournissent en armes depuis les tréfonds de leur volonté — le tranchant immatériel de ceux qui se disent déterminés par eux-mêmes. Nous voulons ensemble sillonner cette puissance qui ne cesse de primer autour de nous, malgré les innombrables avilissements qui l’assaillent en vain : du levant au couchant, un même astre, son tour, et notre retour à sa lumière, le percevoir et percevoir le sens de la révolution, les flamboiements aux mille voix et la meute grandissante.

XXXVIII bis.

Und der Krieg erzieht zur Freiheit. Denn was ist Freiheit! Dass man den Willen zur Selbstverantwortlichkeit hat. Dass man die Distanz, die uns abtrennt, festhält. Dass man gegen Mühsal, Härte, Entbehrung, selbst gegen das Leben gleichgültiger wird. Dass man bereit ist, seiner Sache Menschen zu opfern, sich selber nicht abgerechnet. Freiheit bedeutet, dass die männlichen, die kriegs- und siegsfrohen Instinkte die Herrschaft haben über andre Instinkte, zum Beispiel über die des »Glücks«. Der freigewordne Mensch, um wie viel mehr der freigewordne Geist, tritt mit Füssen auf die verächtliche Art von Wohlbefinden, von dem Krämer, Christen, Kühe, Weiber, Engländer und andre Demokraten träumen. Der freie Mensch ist Krieger… A.S.N.

Et la guerre élève vers la liberté. Car qu’est-ce que la liberté ! C’est d’avoir la volonté tendue vers une responsabilité de soi-même. C’est de maintenir la distance qui nous sépare. C’est de devenir plus indifférent aux peines, à la dureté, à la privation, et même à la vie. C’est d’être prêt à sacrifier des humains à sa cause, sans s’en soustraire soi-même. La liberté signifie que les instincts virils d’une joie guerrière et victorieuse ont la domination sur les autres instincts, par exemple sur celui du « bonheur ». L’humain libéré, et encore bien davantage l’esprit libéré, foule du pied ce genre dédaigneux de bien-être, dont rêvent boutiquiers, chrétiens, femmes, anglais et autres démocrates. L’humain libre est un guerrierA.D.T.

Il faut vouloir la guerre pour vouloir la liberté. Qu’est-ce que la liberté, si ce n’est une volonté inexpugnable d’être responsable de soi-même : d’avoir la responsabilité du guerrier. Pour cela, il faut maintenir la distance qui nous sépare, il faut s’endurcir pour supporter la dureté, sans émoi vivre les peines et les privations, il faut traverser la vie en traversant avec indifférence les souffrances : c’est la voie des forts, des guerriers, des esprits libres. La liberté n’a d’autre signification que l’instinct victorieux de la traversée victorieuse de la vie. Il ne reste donc plus qu’à dominer les autres instincts, et ne jamais être dominé par eux, surtout celui du « bonheur », ce piège visqueux de la stagnation. L’esprit libéré n’a que faire du bonheur, il piétine tout bien-être en se dirigeant vers la puissance du vivant. Comment pourrait-il être compris, avec son mépris des jouissances modernes, celles des esprits boutiquiers assujettis à la vanité de la possession ? L’esprit libéré ne possède rien si ce n’est sa force guerrière et victorieuse, celle d’un devenir responsable de lui-même : l’affirmation de la liberté. A.D.M.

La liberté n’a pas de destination, elle est une destinée qui se choisit. L’égaré qui pense l’atteindre, ne l’atteindra jamais, car la liberté ne s’attarde en aucune stagnation, elle compose au contraire une dynamique, en laquelle quiconque peut s’élever s’il est prêt à affronter les embuches qui encombrent sa trajectoire. A-t-elle une direction ? Elle les a toutes, et de toutes parts. Les pièges se taisent et attendent pour faire de l’être stagnant un égaré. Quelle direction prendre ? Nous disons : toutes les directions — qu’importe ! La voie empruntée se déroulera toujours en une voie du guerrier, car pour emprunter la voie il faut avoir l’esprit acéré, résolu à se battre avec le pire de ses ennemis : lui-même. Ne nous méprenons pas, cette caste martiale, accessible à tous, si peu fréquentée, s’oppose aux envahisseurs et à leurs violences ; ils ne sont en rien des guerriers, mais de simples destructeurs qui n’atteindront pourtant jamais le sens érosif du vent, et que toujours ce vent évanouira malgré leur véhémence. Le guerrier est un constructeur, parce qu’il commence par se construire lui-même, il est un philosophe de l’exemplarité, qui est déterminé à mener sa philosophie en conquête et en extension, conquête et extension de lui-même, qu’il n’envisage qu’en prenant de vitesse l’ombre qui le mène. Il est l’avant-garde de son propre être. Son audace démontre que l’idée n’a aucunement sa place parmi nos victoires, puisqu’elle ne peut se joindre inséparablement à la matière devenant — l’énergie croissante, la définition étymologique de nos natures. L’aristocratie se gagne en faisant de soi un forcené de la liberté. Le bonheur se représente dès lors avec mépris, il est un sentiment qui patauge dans le contentement de ce qui est, alors que le forcené dévore les contingences pour forger sa destinée. Les hurlements d’Héraclès et de ses disciples nous habitent, ceux de Polydamas, du pancrace et de son sacrifice — il y a en cette pratique la plus glorieuse révélation de la tromperie platonicienne. Les râles mélangés d’une ligne de front à tous les soupirs de nos éclaireurs retentissent en notre choix : que le Lion de Némée ressuscite et s’accroisse, qu’il rôde et nous guette, et qu’il s’y risque, qu’il tente de nous arrêter, à nouveau, sa fin sera léonine et nous userons de ses griffes arrachées pour déchirer nos entraves. À l’affût, lanterne à la main, nous quêterons nos compagnons, c’est avec eux que nous nous porterons vers l’inconnu.

XL.

Die Arbeiter-Frage. — Die Dummheit, im Grunde die Instinkt-Entartung, welche heute die Ursache aller Dummheiten ist, liegt darin, dass es eine Arbeiter-Frage giebt. Über gewisse Dinge fragt man nicht : erster Imperativ des Instinktes. — Ich sehe durchaus nicht ab, was man mit dem europäischen Arbeiter machen will, nachdem man erst eine Frage aus ihm gemacht hat. A.S.N.

La question ouvrière. — La bêtise, au fond la dégénescence de l’instinct, qui est aujourd’hui la cause de toutes les bêtises, gît dans le fait qu’il y ait une question ouvrière. Sur certaines choses, on ne s’interroge pas : premier impératif de l’instinct. — Je ne vois absolument pas ce qu’on veut faire avec l’ouvrier européen, après avoir d’abord fait de lui une question. A.D.T.

Interrogeons-nous sur la condition ouvrière — la dégénérescence de la vie, l’abêtissement de la bête, cette bêtise qui commande à toute chose de gésir dans sa propre condition. Le fait même de s’interroger sur la condition ouvrière — et même de s’interroger sur n’importe quelle condition — est un signe de dégénérescence. Le discours instinctif impose l’inverse, il ne se décline pas en mode interrogatif, il s’avance en mode impératif. Au fond, que veulent-ils faire de cet ouvrier après s’être interrogés sur sa condition… La morale moderne sans doute : la culpabilité de l’esclavagiste qui ne veut libérer ses esclaves. A.D.M.

Qu’une question ouvrière puisse exister devrait être la plus grande honte de la classe ouvrière ! Il n’existe aucune question ouvrière, mais il existe un impératif ouvrier. Un impératif qui va de l’ouvrier à l’ouvrier. Comme une conscience des émancipations. Les ouvriers se sont faits bêtes de trait, avec leur marteau et leur mâchoire musculeuse, leurs simples outils comme une noblesse pour alimenter la dégénérescence argentée. Ne peuvent-ils se saisir de ce marteau ? Pour sculpter en l’idole des maîtres une inconvenante caricature, pour ausculter les faiblesses de leur cachot, ou tout du moins pour briser la main qui leur tend la pitance quotidienne ? N’ont-ils réellement aucune capacité de se remettre le visage des crucifiés ? S’ils pouvaient embrasser du regard le grondement parcourant la perspective des croix le long de la Via Appia… Si leurs âmes pouvaient s’enténébrer à la manière des anciens prophètes qui croissaient comme les herbes folles de l’autre côté de l’orient… Si leurs poings pouvaient être aussi désespérés que ceux de leurs ancêtres, les très bas des Jacqueries, pouilleux face à l’éternel… Si de l’informe, essence de leur subsistance, ils pouvaient prendre le risque de la déformation furieuse… La turba : l’exemplarité du danger, l’émancipation formelle pour les esclaves ou comment semer la crainte dans l’esprit des maîtres. Première étape avant déferlement et renversement : le bel canto de la turba, ses neuf symphonies, agitations et tourments, merveilleuse foule emprise de volonté et de sa conséquente liberté — parce que la liberté veut plus qu’elle ne se veut. Les finesses de l’aria tout autour… C’est bien un chœur que nous devinons : son ouverture qui esquisse le plus dramatique et le plus beau des opéras. La seule question ouvrière pour ouvriers : quand vous apprêterez-vous enfin à faire chanter vos marteaux ?

XLIII.

Es hilft nichts: man muss vorwärts, will sagen Schritt für Schritt weiter in der décadence (— dies meine Definition des modernen »Fortschritts«…). Man kann diese Entwicklung hemmen und, durch Hemmung, die Entartung selber stauen, aufsammeln, vehementer und plötzlicher machen: mehr kann man nicht. — A.S.N.

Il n’y a rien à faire : il faut avancer, je veux dire pas à pas en avant dans la décadence (— voilà ma définition du « progrès » moderne…). On peut ralentir ce développement et, à travers ce ralentissement, endiguer, ramasser, rendre véhémente et soudaine la dégénérescence même : on ne peut plus. — A.D.T.

Rien à faire si ce n’est se tenir au bord de l’abîme, rien à faire si ce n’est faire un pas en avant… Je veux dire : rien à faire si ce n’est devenir la décadence même. Ainsi se comportent les modernes : leur glorification du progrès. Il nous est encore possible de ralentir ce progrès, cette course qui tourne en rond, et par là, de tenter d’électriser cette lente et calme dégénérescence… De donner aux esprits modernes le courage d’être à la hauteur de leur déclin… Que pourrions-nous de plus ? Quelle opportunité pour nous ? La conclusion de leur déclin. A.D.M.

Au sein des mouvements décadents, même chez les nihilistes qui s’écrèment en agitations, les frasques semblent appartenir aux surfaces — la surface d’un marécage n’appartient-elle pas toujours au marécage ? Mais que subsiste-t-il d’éclatant dans l’aqueux ? Aucune tourbe ne s’y produit encore. Et parmi les difformités décadentes de notre société, quelques vrais nihilistes clapotent encore en apparence, mais ils conservent le savoir arrogant du vide — celui auquel se dérobe les décadents, fuyards parmi les fuyards, qui craignent le rien des nihilistes comme la peste : après le rien, quelle possibilité encore pour leur déclin ? Les décadents sont fidèles à leur cadence, ils ne sont pas des suicidaires, simplement des importuns. En rien le rien, l’urbanité de l’assommoir, l’explosivité des nihilistes. Eux, c’est le déclin en pente raide qu’ils pistent, à la façon de l’empoisonneur, mais l’empoisonnement nécessite une science à laquelle les languides et autres fanatiques de l’abaissement sont hermétiques. Où gîtent encore ces nihilistes des grands poisons ? En trimardeurs, les quêter, les retrouver. Avant que ne s’efface avec eux leur science. Insister. Se dérober au monde et dérober leur art. Cet art que nous liquiderons en intraveineuse pour bouleverser le mauvais œil. Il tournoiera et s’abîmera en leur déclin. Airs goguenards et alchimie nouvelle : l’effervescence nécessaire pour distiller l’élixir des nihilistes en catholicon pour religieux en tout genre — la sublime ambiguïté langagière de l’ennemi. De quoi purger les décadents par leurs fondements et les laisser mollement se dissoudre en leur purgatoire. Piquer au vif, peut-être quelques pas encore, de l’autre côté de la somnolence : se dégager de la déchéance universelle, dégrossir les rangs, et de cime en cime, ivre de pouvoir et de pouvoir à nouveau.