Transdialectique

Incursions d’un inactuel V

/ persona(e) : Brigade Pierre Martello / écho(s) : #Nietzsche #inactuel #antique #tragique #Renaissance #révolte #Machiavel #Quattrocento / espace(s) : @Nihilisme intraveineuse
Incursions d’un inactuel V

XXXVI.

Der Pessimismus, anbei gesagt, so ansteckend er ist, vermehrt trotzdem nicht die Krankhaftigkeit einer Zeit, eines Geschlechts im Ganzen: er ist deren Ausdruck. Man verfällt ihm, wie man der Cholera verfällt: man muss morbid genug dazu schon angelegt sein. A.S.N.

Le pessimisme, soit dit en passant, aussi contagieux soit-il, n’augmente pourtant pas le caractère maladif d’une époque, d’une génération dans son ensemble : il en est l’expression. On en dépérit comme on dépérit du choléra : il faut déjà être assez disposé à la morbidité. A.D.T.

Le pessimisme est l’épidémie qui ronge notre époque, mais il n’est en rien la cause de la morbidité accrue qui ronge notre époque. Encore une inversion de la causalité : la vraie plaie de notre temps. Parce qu’une grande morbidité nous prédispose à l’infection, le nihilisme a le loisir de nous ronger fatalement. A.D.M.

Le nihilisme aussi actif puisse-t-il paraître face aux langueurs décadentes n’en demeure pas moins une passivité négatrice de la vitalité. En son sein, il semble donc bien normal pour des esprits avisés d’examiner le pessimisme de la pire espèce : le renoncement actif. Quand un pessimisme décadent se contente d’un « advienne que pourra », le pessimisme nihiliste assène à notre société un « rien de nouveau sous le soleil ». Il en tire sa morale syllogistique : comme nous attendons sous le soleil, nous n’attendons rien, par conséquent autant en finir. Il faudra d’abord en finir avec notre savoir — nil mortalibus ardui est. Parce que nous naviguons avec Virgile, et que nous faisons de la métrique d’Horace celle de nos actes, nous devançons l’humain et les veuleries des décadents. Les vindictes des masses nihilistes ne captureront jamais ce qui les devance — si elles le voulaient vraiment, elles nous poursuivraient, et si elles nous poursuivaient, elles acquerraient un pessimisme nouveau et communieraient peut-être avec notre sang. Elles animeraient chacun de leurs actes d’un pessimisme dionysiaque pour ne rien attendre non de la vie mais de la société, si ce n’est sa destruction active par la recherche d’un effondrement fondamental. L’attitude de l’esprit tragique fait sienne la fatalité, pour que de cette passion éclose une conduite du dépassement : rien d’escarpé pour celui qui est abrupt.

XXXVII.

Zweifeln wir andrerseits nicht daran, dass wir Modernen mit unsrer dick wattirten Humanität, die durchaus an keinen Stein sich stossen will, den Zeitgenossen Cesare Borgia’s eine Komödie zum Todtlachen abgeben würden. A.S.N.

D’autre part, n’en doutons pas, que nous modernes avec notre épaisse humanité ouatée, qui ne veut absolument se heurter à aucune pierre, donnerions aux contemporains de Cesare Borgia une comédie à mourir de rire. A.D.T.

Aucun doute ! Nous les modernes, les pansus, les ouatés, nous avec notre humanité ennuyeuse et inquiète, nous avec notre crainte des sentiers et de ses aspérités, pouvons-nous encore saigner comme Cesare Borgia ? S’il nous voyait plongés dans un si terrible effroi à la découverte de nos quelques égratignures causées par notre lisse réalité, il rirait de nous, il nous mépriserait, et peut-être nous assassinerait-il… Il le devrait. A.D.M.

Ô Fortune, nous progresserons vers toi avec vertu, Ô Machiavelli, notre frère bâtard, nous t’avons entendu, nous déchirerons notre espoir sur l’autel de notre destin ! Pourquoi en aurions-nous besoin si nous louons avec toi la fatalité ? Mais l’époque patauge. Le pécuniaire seul pour sécurité. Plus nos contemporains s’occupent de marchander des valeurs, plus ils perdent le sens des valeurs. Qui a su préserver dans le confort matériel la sagesse de s’élancer dans le vide ? Notre frère, ils ont travesti ton nom, ils en ont déformé l’omnipotence, d’impudence et de prudence, ils n’ont conservé que la grossièreté de leur propre perfidie. N’est pas Machiavelli qui veut. Il faut encore se précipiter dans le vide. Que sentent-ils ces comptables de leur argent et de leurs heures si ce n’est la peur du vide : la couardise comme gravité morale. Mais avec toi, avec ta vertu, nous ferons face à Fortune, l’audace gouvernera notre prestance : celle du bandit ou du prince, celle de l’audacieux qui s’est extirpé hors de la fange et qui anoblit tout téméraire qui ose le regarder dans les yeux pour y chercher son propre chemin.

XXXVII bis.

— Die Zeiten sind zu messen nach ihren positiven Kräften — und dabei ergiebt sich jene so verschwenderische und verhängnissreiche Zeit der Renaissance als die letzte grosse Zeit, und wir, wir Modernen mit unsrer ängstlichen Selbst-Fürsorge und Nächstenliebe, mit unsren Tugenden der Arbeit, der Anspruchslosigkeit, der Rechtlichkeit, der Wissenschaftlichkeit — sammelnd, ökonomisch, machinal — als eine schwache Zeit… Unsre Tugenden sind bedingt, sind herausgefordert durch unsre Schwäche… A.S.N.

— Les époques sont à mesurer d’après leurs forces positives — et en cela cette époque de la Renaissance si prodigue et si riche en fatalité se révèle être la dernière grande époque, et nous, nous modernes avec notre craintive sollicitude pour nous-mêmes et notre altruisme, avec nos vertus du travail, du manque de prétention, de la légalité, de la scientificité — collectionnant, économique, machinal — en tant qu’époque faible… Nos vertus sont conditionnées, elles sont provoquées par notre faiblesse… A.D.T.

Les forces positives sont le paradigme utile à la saine déclinaison des époques. Leur vivacité s’évalue par l’affirmation de la vie qui s’y produit. En cela, la dernière époque digne de notre intérêt : la Renaissance. Sa profusion et son intensité nous font dire que nous n’appartenons pas à notre époque, nous vivons en dehors du temps, parmi quelques fantômes. La modernité, notre époque, cette époque de la préoccupation de soi, de la générosité intéressée… et ce culte du travail et de la science, de la science du travail… qui fait de nous des travailleurs machinaux à la croyance craintive en la légalité. Nous les modernes, nous les médiocres, nous les faibles. Tout se construit à partir de cette faiblesse, y compris nos vertus. Osons-nous dire le résultat de la pesée ? Celui de nos vies vertueuses. Nous préférons encore nous arracher la langue. A.D.M.

Sentir le feu qui brûle auprès de l’âtre, aux côtés des Néron du peuple. Sentir la véhémence des Ciompi, prête à transporter avec démence le morne paysage. Sentir l’internationale des furies qui bout face à chaque privilège. Frapper. Précipiter la prospérité en la fièvre. S’enfuir. L’exil des recommencements. Et recommencer. Parcourir la ville sainte. Pour la brûler à nouveau. Sentir l’étreinte du républicain, tout contre notre rage. Y sentir l’amour puis le mépris de Petrarca, s’insinuant et ferraillant en la papauté ou l’empire. Fils de la plèbe, ennemi des Colonna et des Orsini — gloire aux ennemis des Orsini. Mort par le feu et par la foule. Poussière qui retourne au Tibre. Ne rêve que d’antique et de Rome. Ses ruines pour nourriture. Voilà l’humain, nu ! L’enragé du Quattrocento, le glas du tocsin qui parcourt les gravats pour faire tournoyer une dernière fois la brume. Envoûtements : la voix des spectres n’est pas la brume, elle est l’orage qui se fait raison. Avec Les Gracques, avec le peuple, en son cœur, en ses tripes, et ce visage double qui se réverbère d’arc en arc, de triomphe en triomphe. L’étincelle des Vestales ne s’est-elle jamais éteinte en leurs héritiers ? Des tragiques qui naissent comme le crépitement du bûcher. L’égard va aux antiques, la haine à tous les autres. Incorporer les rangs de l’effervescence, s’y placer en première ligne. Tribun jusqu’à la chute. En amont de la modernité. Et la transpercer d’un recul nécessaire, d’un élan magnifique. Et s’élever, et se surélever, et tourbillonner parmi les nuées éteintes de notre temps. Y recouvrer la danse étoilée des mythes. Accompagner la mémoire de Cola di Rienzo. De la foule au fleuve. Et la raccompagner du Tibre à son peuple. Et du peuple à son lendemain. Que faut-il de plus pour relever la tête ? Relever les paupières vers une colère en quête de sa réincarnation ? Quelques sœurs des ordalies ont pu seules être des renaissantes. Parce qu’elles connurent le secret, elles naquirent deux fois. Mais avec elle, nous renaîtrons une troisième fois. Couverts de cendres et de discours, nous naîtrons de leurs fantômes.

XXXVII ter.

Die »Gleichheit«, eine gewisse thatsächliche Anähnlichung, die sich in der Theorie von »gleichen Rechten« nur zum Ausdruck bringt, gehört wesentlich zum Niedergang: die Kluft zwischen Mensch und Mensch, Stand und Stand, die Vielheit der Typen, der Wille, selbst zu sein, sich abzuheben, Das, was ich Pathos der Distanz nenne, ist jeder starken Zeit zu eigen. Die Spannkraft, die Spannweite zwischen den Extremen wird heute immer kleiner, — die Extreme selbst verwischen sich endlich bis zur Ähnlichkeit… A.S.N.

« L’égalité », une certaine assimilation de fait, qui ne s’exprime que dans la théorie des « droits égaux », appartient essentiellement au déclin : le fossé entre humain et humain, niveau et niveau, la multiplicité des types, la volonté d’être soi-même, de se détacher, ceci, que je nomme Pathos de la distance, est propre à chaque époque forte. La tension, l’étendue entre les extrêmes devient aujourd’hui toujours plus petite, — les extrêmes s’estompent même finalement jusqu’à la similitude… A.D.T.

Que nous définit mieux que la croyance en l’égalité si ce n’est son essence, le déclin ? Croire à l’égalité… pire… croire à l’égalité en la légalité revient à croire à l’aplanissement de la nature : ce qui se creuse entre nous, ce qui sépare un humain d’un autre, une classe d’une autre, ce qui compose la multiplicité de la réalité arrange une époque en une époque forte. Et cette force s’appuie sur cette grande attitude : le pathos de la distance. Tension et extension qui construisent le lien entre les extrêmes s’amollissent jour après jour. Elles sont grimées par les faibles, les modernes — tout extrême, tout sommet, tout abysse, un même devenir, un même niveau, un même déclin… A.D.M.

Quelle égalité ? Quelle obscénité ! Encore du lénifiant servi par les asservisseurs ! Encore une expression de gens de roture rêvant que leur domination leur offre une quelconque noblesse. C’est dans le seul marronnage qu’une noblesse résonne encore. Qui rejette l’égalité se libère. L’esclave brisant ses chaînes ne sera jamais l’égal de son maître, il lui sera éternellement supérieur. Les esprits frondeurs, qui par leur volonté acquièrent la liberté, s’affranchissent des valeurs serviles et fondent leurs valeurs nouvelles. Ces esprits ne sont pas égaux entre eux — quelle grossièreté moderne de vouloir mettre de la banalité partout ! Comment pourraient-ils l’être, chacun avec ses cicatrices et ses armes propres ? Pour autant, jamais ils ne se résument en une constellation d’individus épars, ils composent ensemble une nébuleuse bariolée, une meute autonome et multiple dont chaque membre se tient en respect par les caractéristiques de sa frénésie. En elle, leur révérence mutuelle sonne l’aversion qu’ils éprouvent à l’égard de ceux qui ne sont pas de leur groupe, — car en ce type de groupe, se meut une valeur du respect des valeurs singulières liées inextricablement les unes aux autres, et composant ensemble l’esprit de cet agglomérat. Aucune égalité, aucun mensonge : et l’équivalence règne. Chaque œillade dit à l’autre : « je ne suis pas toi, et pour cela, je me loue de me tenir aux côtés de ce que je ne puis être ». Aucune vision égalitaire, mais une colère équivalente, qui trouve dans la différence l’amitié : du sang multiple, une même valeur. La différence bigarre le groupe, fortifie les liens, et la divergence n’est en rien un manque d’harmonie, elle lie par le sang le multiple qui partage sa valeur, qui s’inscrit en une même forme — la métamorphose s’en retournant.

passé historique futur