Transdialectique

Incursions d’un inactuel IV

Incursions d'un inactuel IV

XXX.

Das Recht auf Dummheit. — Der ermüdete und langsam athmende Arbeiter, der gutmüthig blickt, der die Dinge gehen lässt, wie sie gehn: diese typische Figur, der man jetzt, im Zeitalter der Arbeit (und des »Reichs« ! —) in allen Klassen der Gesellschaft begegnet, nimmt heute gerade die Kunst für sich in Anspruch, eingerechnet das Buch, vor Allem das Journal, — um wie viel mehr die schöne Natur, Italien… A.S.N.

Le droit à la bêtise. — Le travailleur fatigué et respirant lentement, qui regarde débonnaire, qui laisse les choses aller comme elles vont : cette figure typique, à l’âge du travail (et de « l’Empire » ! —), que l’on rencontre maintenant dans toutes les classes de la société, s’arroge précisément aujourd’hui l’art, incluant le livre, et avant tout le journal, — et encore à plus forte raison la belle nature, l’Italie… A.D.T.

Du droit pour les idiots, et des idiots qui légifèrent pour tous les autres… Lente et profonde respiration des mains fatiguées par le labeur, elles tendent dociles à continuer leur tâche, ne questionnent jamais, laissent fuir toute main tendue, libre et saine : le prototype des saintes mains pour les exploitants « en mains ». Peu de temps leur est accordé : le temps pour se laver les mains, le temps pour les mains ballantes, le temps pour la panégyrie de la souffrance, le dimanche, avec les mains qui signent en croix leur condition. Partout abondent ces mêmes mains, sans personnalité et sans autonomie. Il devient normal de les voir se divertir en se pâmant à l’art avec tant de balourdise. De les contempler rêver de tourisme et d’Italie. Ah, l’ignominie de croire que l’art est divertissement, de croire que la nature est divertissement : la salissure de l’Italie. A.D.M.

Il est venu le temps où l’ouvrier troque le couteau entre ses dents contre une dentition brillante à balader le long de la côte. De l’azur il ne connaît que le lustre clinquant. Où s’en est allée sa colère qui bleutait d’espoir notre morne figure ? Il n’est plus capable des soubresauts qui ont précipité les temps vers les temps modernes — le trouble du temps est devenu l’air du temps, et les causeurs du trouble sont devenus les touristes. L’assiette toujours creuse, toujours la même soupe pour cervelles creuses. L’estival rime à présent avec l’absence. Vacances forcées, jamais de vacance ouvrière, l’été des états marécageux, et le divertissement pour s’injecter le Léthé tout entier. Ne plus y boire la tasse, plus de noyade, puisque l’ouvrier a appris à nager. Et il ne rêve que de s’y baigner. Sa chair est devenue une carcasse bronze et exsangue. Ne pas trouver la veine : convulsions, avant d’y retourner, et y retourner à son labeur. Docilité : perversion de l’instinct en un métier instinctif. Sans buts, son but apparent, les vacances forcées, mais jamais le recouvrement de l’instinct et la vacance ouvrière, une vacance pour se lancer vers l’autonomie. Et l’abolition de l’échine courbe. Pourquoi avoir besoin d’autonomie quand on a l’azur côtier ? L’été est devenu un vaste cercueil de la culture. On n’y cultive même plus les cadavres pour y faire pousser des émeutes. Autrefois, l’ouvrier avait la peau ambrée par le travail, aujourd’hui, le travail s’effectue pour avoir le luxe d’ambrer sa peau : mélancolie de l’esclave qui a égaré ses signes. Quelle distinction encore possible pour celui qui se représente haut, le marteau en main, sans travail et dans le refus du travail lui-même, quelle élévation pour celui qui ne néglige pas son destin ? Mais le retour du spectacle et le rêve de faire des tours d’Italie. L’aliénation des liens de l’aliéné : la plus ignominieuse perversité de notre temps. Solde sur la seule raison. Notre temps mérite l’exécution sommaire et la carcasse des bêtes sauvages pour sépulcre — pour purification.

XXXIV.

Wenn der Anarchist, als Mundstück niedergehender Schichten der Gesellschaft, mit einer schönen Entrüstung »Recht«, »Gerechtigkeit«, »gleiche Rechte« verlangt, so steht er damit nur unter dem Drucke seiner Unkultur, welche nicht zu begreifen weiss, warum er eigentlich leidet, — woran er arm ist, an Leben… Ein Ursachen-Trieb ist in ihm mächtig: Jemand muss schuld daran sein, dass er sich schlecht befindet… Auch thut ihm die »schöne Entrüstung« selber schon wohl, es ist ein Vergnügen für alle armen Teufel, zu schimpfen, — es giebt einen kleinen Rausch von Macht. A.S.N.

Quand l’anarchiste, bec des couches déclinantes de la société, exige avec une belle indignation « droit », « justice », « droits égaux », il est sous la pression de son inculture, laquelle ne sait pas saisir pourquoi en fait il souffre, — en quoi il est pauvre, pauvre de vie… Une pulsion de causes est en lui puissante : quelqu’un doit être coupable, du fait qu’il se trouve mal… Aussi cette « belle indignation » lui fait déjà du bien, c’est un plaisir pour tous les pauvres diables que de pester, — il y a une petite ivresse de puissance. A.D.T.

L’anarchiste, le porte-voix du déclin, avant-garde de la morbidité, il se construit contre la société, il détruit pour la société, que construit-il si ce n’est un amour pour soi ? Quel bel indigné ! Il veut le droit, la justice, sans oublier l’égalité pour faire liaison… Son inculture ne le laisse cultiver que son propre reflet, il est le révolutionnaire qui veut un miroir pour admirer sa grandeur, il rêve secrètement de la couronne pour dominer les faibles. Le monarque rêvé, un roitelet parmi les serfs. Que doit-il faire ? Amener les meurtris à devenir des forts ? Les ouvriers des maîtres ? Maîtres et serviteurs du soi ? Non… Un risque trop grand de les voir devenir grands. Un risque trop grand de les voir recouvrer l’instinct d’autonomie. L’anarchiste souffre, il ne connaît pas sa souffrance, ce monarque rêvé, qui souhaite la mort de tous les monarques puisqu’il ne peut pas prendre leur place. Si peu de vie, et tant d’acharnement en sa rancœur. Vengeur des coupables : il cherche des coupables. Tant de souffrance, et cette seule recherche pour apaiser son mal : la petite anesthésie du roitelet. A.D.M.

Si seulement les anarchistes ne s’accommodaient pas des dynamites pour bercer leur maussaderie. S’ils pouvaient se faire eux-mêmes dynamites ! Si peu pour attirer notre intérêt… Mais où sont les êtres de dynamite, les prêts-à-se-sacrifier contre le soi, pour de l’en soi et son partage, nullement pour de la petite vengeance ? Car ils oublient que se venger du bourgeois fait de leur vengeance une vengeance bourgeoise. Implacable sophisme à la mode platonicienne. Pour ces figures : portraits de rancune et fantômes socratiques. Les prêts-à-se-sacrifier seraient aux portes de notre commune, si seulement ils se transfiguraient en des anarchistes teintés par l’âme Borgia — aut Caesar aut nihil, les nihilistes ont choisi, nous aussi, et où ira le choix anarchiste ? Il faut que nous soyons nihilistes contre les nihilistes, anarchistes contre les anarchistes, nous-mêmes contre nous-mêmes. Il faut que nous soyons contre. Il faut que nous soyons dialectique et dynamite. Il faut que nous nous situions loin de la politique, au plus près du mouvement, au plus près de l’être. Les béats ne déconstruiront rien. Ils seront ce rien contre lequel nous lutterons. Pour abattre le principe premier, devenir à plusieurs l’empire du multiple : stridence consécutive à la dynamite, celle gardée tout contre son cœur. Ne plus chercher de coupables et emporter tout le vivant loin de sa docilité : les manières du dernier princeps. S’ils pouvaient caricaturer ce type de prince, les anarchistes… Contre tous les ivres du pouvoir : être. Comment avoir la lucidité du renversement ? Le trône bouleversé pour tabula rasa, sur lequel nous installerions notre festin des populares. Et s’empiffreraient avec nous les peuples jusqu’à l’évanouissement, jusqu’à l’extase, jusqu’à la métamorphose… Et cet évanouissement, cette extase… Cette métamorphose est la vraie conduite anarchiste, impossible de remonter les hiérarchies, de savoir ce qui se dissimule derrière les masques. Est-ce l’être du masque ou le masque de l’être ? Nul premier en la métamorphose, mais une prochaine métamorphose, la dernière avant la suivante. Un kaléidoscope de métamorphoses. L’anarchiste, dynamite à la boutonnière, peut-il se tourner en dernier princeps, se retourner en métamorphose, recouvrer la lucidité du renversement, se remettre de l’ivresse égocentrique ? Il semble que non.

XXXIV bis.

»Bin ich eine canaille, so solltest du es auch sein«: auf diese Logik hin macht man Revolution. A.S.N.

« Si je suis une canaille, tu devrais aussi en être une » : de cette logique on fait la révolution. A.D.T.

Moi ? Une crapule ? Si j’en suis une, toi aussi, tu en es une ! — la morale politique des faibles, première résolution pour révolution. A.D.M.

La révolution contre la rupture. Pourquoi faire un tour sur soi-même si ce n’est pour vouer un culte au retour — et le renouveler sans cesse ? Mais ici, tournoiement sur soi, tournoiement pour rien : l’idole est la rupture, la danse maladroite des nihilistes, ils dansent seuls, ils sont les individualistes de la danse. La vengeance pour moteur ronronnant des révolutions astrales. Et notre espoir d’une révolution à l’envers de leur révolution ? Une permanence de la révolution contre la révolution permanente des commandants d’armée. Remonter la mécanique jusqu’à casser le ressort : la brisure du dialogue, si nulle grammaire n’existe encore pour divertir les révolutionnaires. Grammatoclastes, entendez-nous, remontez le ressort, soyez votre propre révolution, causez à l’établi du tort, à l’époque sa mort ! Mais à l’envers de la causalité et des révolutions : voilà notre merveilleuse fatalité !

XXXV.

— Statt naiv zu sagen, »ich bin nichts mehr werth«, sagt die Moral-Lüge im Munde des décadent: »Nichts ist etwas werth, — das Leben ist nichts werth«… A.S.N.

— Au lieu de dire naïvement, « je ne vaux plus rien », le mensonge-morale dit dans la bouche du décadent : « rien n’a quelque peu de valeur, — la vie ne vaut rien »… A.D.T.

Le décadent s’exclame tonitruant : « rien n’a de la valeur, la vie ne vaut rien ». Ah le nihiliste qui se dissimule, c’est lui le vaurien. Comme il n’ose pas contempler sa laideur, il considère avec véhémence que toute chose est laide. Aurait-il le courage un jour de s’exclamer : « rien n’a de la valeur chez moi, ma vie ne vaut rien » ? Et d’en tirer les conséquences qui s’imposent. A.D.M.

Le problème des décadents ne réside pas tant en leurs valeurs de décadence qu’en leur incapacité de les pratiquer : le suicidé qui vit encore représente un personnage bien ennuyeux, particulièrement quand il ose pratiquer trompeusement sa morale. Leur idole avait été au moins à la hauteur de sa propre décadence : il s’est laissé crucifier. Suivre son modèle de décadence s’avère une tâche incompatible avec la décrépitude de l’individu. Il n’a plus l’audace d’être un héros de sa cause, malgré sa décadence en retournant le feu contre lui-même au lieu de l’entretenir. Là est la preuve que la décadence suit sereinement son cours. La tragédie qui contaminait encore de sa lumière nos ancêtres enclins à la décadence — qui les dressait en hybrides, dont la monstruosité fascinait jusqu’à l’idolâtrie — a été elle aussi l’hostie de leur soif destructrice. Que demander de plus pour qu’ils sachent mettre quelques brasillements en leurs gestes ? Ces décadents qui n’assument même pas leur nihilisme. À la différence des nihilistes qui s’assument — comme les anarchistes, — ils n’ont pas même le courage de leur lâcheté à l’égard de la vie. Cette lente décomposition intérieure des valeurs empêche aujourd’hui qu’il y ait encore des idoles décadentes. Plus même de brutaux nihilistes pour faire de la politique, prêts à mourir les premiers… Somme toute, la décadence arrive en sa destinée… Le rien… Que faire ? Révolutionner contre la contre-révolution des révolutionnaires professionnels. Révolutionner auprès du rêve, auprès du sous-peuple, auprès du silence, pour tenir debout en meute, une et multiple, dans le constant retour sur elle-même, avec la vie ayant reconquis sa naturalité amputée de son chancre : les classes décadentes, les gens d’autorité et de politique, les lâches parmi les lâches.