Transdialectique

Incursions d’un inactuel II

/ persona(e) : Brigade Pierre Martello / écho(s) : #Nietzsche #inactuel #volonté #anatomie #Schopenhauer #Dionysos #Darwin #nihilisme / espace(s) : @Nihilisme intraveineuse
Incursions d’un inactuel II

XIV.

Die Gattungen wachsen nicht in der Vollkommenheit: die Schwachen werden immer wieder über die Starken Herr, — das macht, sie sind die grosse Zahl, sie sind auch klüger… A.S.N.

Les genres ne croissent pas dans la perfection : les faibles deviennent encore et toujours les maîtres des forts, — cela se fait parce qu’ils sont le grand nombre et qu’ils sont aussi plus intelligents… A.D.T.

Croire à l’évolution empêche la perfection de la croissance : cantonnement au rudiment du vivant. Le nombre n’est pas la multitude, la multitude est l’élévation du nombre, l’intelligence des faibles est l’empêchement de l’élévation, et parce qu’ils sont nombre en la bassesse, les forts continueront à être dominés par les faibles et leur ressentiment, et ils continueront à s’élever malgré les faibles et leur ressentiment : démonstration de la complexité du vivant. A.D.M.

Les pinsons se réjouiraient-ils des vers pullulant sur la dépouille de Darwin ? Mise en abyme du festin : de petites bêtes immorales pour de petites bêtes immorales. La vie brute. Car l’évolution darwinienne ne s’intéresse que peu à la morale des oiseaux — pourtant leur attribut le plus glorieux. Celui qui croit en la finalité darwinienne s’égare parmi le triomphe des faibles — parce que les faibles sont les forts dans les théories de Darwin. Tout naturalisme est en soi anti-darwinien. Que reste-t-il des humains si ce n’est l’ouvrage de créateurs éreintés par l’indifférence et le ressentiment de leurs contemporains ? Et ceux qui s’inscriront en leur continuité dévoreront à leur tour le silence, se gausseront de ne goûter qu’au rejet et à la solitude de leurs ancêtres les parias. Des vers ou des cadavres, comment jauger le vivant selon Darwin ? C’est souvent le petit nombre, souffrant de l’intelligence du grand nombre, qui compose la force d’une époque contre le déclin des faibles — avec leur limitation béate à l’addition d’individus pour former la lourdeur du nombre. Contre Darwin, nous disons que l’évolution est aux mains des fragiles représentant la haute opportunité de l’histoire. Sommes-nous réellement voués à devenir des lions de l’Atlas, privés de leur état sauvage, captifs en attendant la définitive extinction ? Et sur le cadavre de ces derniers lions, se trouveront de mêmes vers réjouis par la disparition de l’espèce. Et sur l’immonde touriste qui pose avec prosaïsme auprès de la carcasse léonine, à sa mort, se trouveront encore ces mêmes vers et leur réjouissance. Les espèces nécrophages nous sont-elles donc tant supérieures ? — Nous soumettons nos doutes au cadavre de Darwin : nulle réponse.

XIX.

»Oh Dionysos, Göttlicher, warum ziehst du mich an den Ohren?« fragte Ariadne einmal bei einem jener berühmten Zwiegespräche auf Naxos ihren philosophischen Liebhaber. »Ich finde eine Art Humor in deinen Ohren, Ariadne: warum sind sie nicht noch länger?« A.S.N.

« Oh Dionysos, le divin, pourquoi me tires-tu les oreilles ? » demande un jour Ariane, dans un de ses célèbres dialogues à Naxos, à son amant philosophe. « Je trouve une sorte d’humour dans tes oreilles, Ariane : pourquoi ne sont-elles pas encore plus longues ? » A.D.T.

« Ô Dionysos ! Ô divin ! Ô mon oreille ! Pourquoi me tires-tu l’oreille ? » Ariane, à Naxos. Lieu de l’abandon et de l’amour recouvré. Elle interroge l’amant et le divin, lui répond le philosophe : « Quel humour dans cette forme de cornet, incapable de métamorphose, capable de recevoir mes métamorphoses… Pourquoi n’est-elle pas plus grande ? » A.D.M.

La belle sagesse des anatomistes. L’oreille n’est pas la voie directe à l’entendement, au cœur du rocher, le labyrinthe sinue. Son secret varie au fil de ses tournoiements. Jamais fixe, sa forme se module et module le sens. Pour en dresser le plan, sonder ses interstices est indispensable. D’où la sagesse de l’amant qui tire l’oreille pour étirer le labyrinthe, comment pouvoir supporter l’apparence fixe de l’oreille quand on sait la continuelle oscillation du labyrinthe ? Dionysos n’a pas besoin de fil pour se retrouver parmi l’inextricable, il se fait lui-même variation formelle pour s’adjoindre à la variation formelle de la réalité. Là est la question première : pourquoi les apparences se fixent-elles en notre entendement alors que la forme de l’entendement n’est jamais fixe ?

XX.

Ein Hass springt da hervor: wen hasst da der Mensch? Aber es ist kein Zweifel: den Niedergang seines Typus. Er hasst da aus dem tiefsten Instinkte der Gattung heraus; in diesem Hass ist Schauder, Vorsicht, Tiefe, Fernblick, — es ist der tiefste Hass, den es giebt. Um seinetwillen ist die Kunst tief… A.S.N.

Une haine ici surgit : qui l’humain hait-il ici ? Mais il n’y a pas de doute : le déclin de son type. Ici il hait du fond du plus profond instinct du genre ; dans cette haine est le frisson, la prudence, la profondeur, le panorama, — c’est la plus profonde haine qu’il y ait. Par égard pour elle, l’art est profond… A.D.T.

La haine advient en l’humain. De quelle haine s’agit-il ? Et de quel humain point-elle ? Mais quel humain haïr en retour ? Une haine humaine pour haïr tout humain. Si seulement elle se destinait à dieu. L’impossibilité de cette haine divine, la banalité de la haine humaine : le déclin humain à la gloire divine. L’instinct dégénérescent se propage dans cette haine : le ménagement de soi. Quel panorama ! Une vue sans pareil sur la chute de l’évolué. Et l’infection de la haine la plus profonde. Pour réponse : gloire à l’ironie de l’artiste qui sonde le déclin. L’efflorescence de son art qui se fait profondeurs. A.D.M.

Tant d’énergie s’en revient en la haine. Un sentiment contre — celui qui immobilise l’individu et l’empêche d’évaluer ses valeurs. Cette haine n’a pas réellement de destination, sa raison d’être se terre dans l’empêchement individuel de dépenser une énergie à l’examen des valeurs qui semblent équilibrer l’environnement. La destination de la haine se recroqueville en un simulacre et augmente par ce ratatinement son acidité qui lui est salutaire : n’importe quelle mécanique est bonne si elle enfle les velléités contre le vivant inhibant la problématique qui devrait gouverner toute conscience. Que sont ces valeurs qui nous enferment en ce que nous sommes ? La haine empêche l’individu de se joindre à la dynamique naturelle en cristallisant les valeurs de l’autre comme négation des siennes. Il se hasarde de cette façon loin de la flagrance : l’ennemi demeure intérieur — l’ennemi est le foisonnement de valeurs qui se refusent à leur réévaluation. Tous les événements de notre société sont devenus une affirmation de ce refus. Ils se présentent comme une haine tacite qui ne trouve pas en elle l’assurance nécessaire à son assomption. Nous vivons une époque de la haine qui se croit époque de la négation de la haine. Confrontés à ce refus d’une saine réévaluation, nous n’éprouvons à vrai dire aucune haine, nous développons un sentiment nous laissant imperméables à la viscosité sociétale : le mépris. Ce sentiment accorde à l’esprit libre submergé par le nihilisme une distance qui préserve de l’anémie ambiante et conforte le fracas du renversement des valeurs, un renversement qui s’effectue d’abord pour soi, comme la démarche salvatrice dispersant les ombres. L’engagement d’une irrésistible allure : vers toujours davantage de toujours plus.

XXI.

Schopenhauer, der letzte Deutsche, der in Betracht kommt (— der ein europäisches Ereigniss gleich Goethe, gleich Hegel, gleich Heinrich Heine ist, und nicht bloss ein lokales, ein »nationales«), ist für einen Psychologen ein Fall ersten Ranges: nämlich als bösartig genialer Versuch, zu Gunsten einer nihilistischen Gesammt-Abwerthung des Lebens gerade die Gegen-Instanzen, die grossen Selbstbejahungen des »Willens zum Leben«, die Exuberanz-Formen des Lebens in’s Feld zu führen. A.S.N.

Schopenhauer, le dernier allemand qui entre en ligne de compte (— qui est un événement européen égal à Goethe, égal à Hegel, égal à Heinrich Heine, et pas simplement un événement local, « national »), est pour un psychologue un cas de premier ordre : à savoir une tentative méchamment géniale en faveur d’une totale dévalorisation nihiliste de la vie en faisant justement valoir les contre-instances, les grandes autoapprobations de la « volonté à la vie », les formes d’exubérance de la vie. A.D.T.

Schopenhauer, celui qui aurait pu être le nouvel allemand, celui qui fut le dernier : la figure du nihiliste, celui qui peut mais qui ne veut pas. La dernière grandeur allemande digne d’être européenne. La lignée de Goethe, Hegel, et même Heine. Mais se contenter de jouer de son pessimisme. De faire écho à la platitude nationale. Schopenhauer, un cas d’étude pour celui qui se veut psychologue. En lui, l’accumulation des symptômes : l’intelligence vouée à dévaloriser la vie par les contre-instances, « la volonté à la vie » dans l’intériorité du contentement de soi, la vie dans son excès, sa maladroite exubérance. Schopenhauer, le dernier qui put — le premier nihiliste. A.D.M.

Nous habitons le champ des ruines. Notre refuge : quelques gravats consécutifs à l’opposition entre le christianisme et les schopenhaueriens. Culte souffreteux contre culte ennuyé. Qui aurait cru à une rivalité si sournoise ? Des identiques qui se disputent la charpie de leur futur. Eh bien, nous autres, face à deux négateurs du vivant s’étrillant en un substrat mortifère, nous n’attendons rien de bon, si ce n’est l’espoir du dépérissement des deux combattants. Une victoire à la Pyrrhus : l’espoir des temps qui viennent. Mais le cas échéant, nous sommes prêts à intervenir promptement. Sans hésiter, à annihiler les nihilistes ou leurs alternatives christiques. Schopenhauer, potentiellement si favorable à la vie, concrètement si trivialement pessimiste : un guide pour les contempteurs des instincts. Voilà pourquoi le vouloir-vivre est un feu d’artifice, une fantasmagorie tel le vouloir-boutiquier des petites appropriations. Et du renversement de cet inutile tintamarre, nous extirpons l’essence du vouloir et nous le jetons avec emportement vers la vie — le mouvement n’est jamais inverse. Celui qui veut parler de volonté devrait avant tout apprendre à parler avec l’animal, se faire naturaliste pour entendre la volonté de la chienne, la seule qui vaille, la sauvage, prête à mettre en scène un carnage ne l’épargnant pas elle-même si une quelconque menace éperonne sa progéniture. Qu’il vienne tendre la main le dilettante du sexe, il entendra le fracas des illusions amoureuses en la brisure de son vouloir-vivre. Carpiens et métacarpiens du nihiliste pourront-ils encore se ressaisir, et saisir leur passive volonté pour un dernier jeté — une dernière offrande à l’invariable qui grouille ?

passé historique futur