Transdialectique

Incursions d’un inactuel I

/ persona(e) : Brigade Pierre Martello / écho(s) : #Nietzsche #inactuel #volonté #Raphaël #peinture #architecture #œil / espace(s) : @Nihilisme intraveineuse
Incursions d’un inactuel I

Streifzüge eines Unzeitgemässen — Incursions d’un inactuel — Des tours et détours d’un non-conformiste aux modernes.

VII.

Keine Colportage-Psychologie treiben! Nie beobachten, um zu beobachten! Das giebt eine falsche Optik, ein Schielen, etwas Erzwungenes und Übertreibendes. Erleben als Erleben-Wollen — das geräth nicht. Man darf nicht im Erlebniss nach sich hinblicken, jeder Blick wird da zum »bösen Blick«. Ein geborner Psycholog hütet sich aus Instinkt, zu sehn, um zu sehn; dasselbe gilt vom gebornen Maler. Er arbeitet nie »nach der Natur«, — er überlässt seinem Instinkte, seiner camera obscura das Durchsieben und Ausdrücken des »Falls«, der »Natur«, des »Erlebten«… A.S.N.

Ne pas charrier une psychologie-colportage ! Ne jamais observer pour observer ! Cela donne une fausse optique, un strabisme, quelque chose de forcé et d’exagéré. Expérimenter en tant que vouloir-expérimenter — cela ne réussit pas. Il ne faut pas se regarder soi-même dans l’expérience vécue, chaque coup d’œil devient alors le « mauvais œil ». Un psychologue-né se garde par instinct de voir pour voir ; la même chose vaut pour le peintre-né. Il ne travaille jamais « d’après la nature », — il laisse à son instinct, sa camera obscura le soin du criblage et de l’expression du « cas », de la « nature », du « vécu »… A.D.T.

Ne pas se servir de la psychologie pour colporter ! Qu’observe-t-on si l’on observe pour observer ? L’optique fausse la psychologie, et les yeux louches signalent le colporteur. Chercher l’expérience pour ne chercher que l’expérience — expérience qui égare dans l’abandon de soi et de toute lumière. Surgit parmi les apparences le peuple des amblyopes. Si vous voulez ausculter la psyché, il ne faut pas chercher à s’ausculter soi-même, mais chercher seulement à ausculter la nature ; si l’œil se retourne en lui-même pour chercher uniquement son ombre, il devient implacablement le mauvais œil. Un psychologue-né a l’instinct de voir pour qu’un jour les autres puissent voir ; de même pour le peintre-né, il peint pour qu’un jour les autres puissent danser. Voir ou danser, une même action pour celui qui entend. Jamais d’après la nature, mais toujours avec la nature. L’instinct a soin de filtrer, et d’exprimer ce qui naît — de s’en rapprocher toujours plus. A.D.M.

Le mauvais œil, partout cet œil identique, l’œil libéral, qui ne veut sa liberté qu’à partir de celle des autres — ses ennemis puisqu’il est en incapacité de s’allier à quiconque. Il ne regarde pas dans un but précis, il vaque, et son regard vacant finit par désirer le regard de l’œil étranger. Comme l’œil moderne ne peut pas observer le lointain, il zyeute autour de lui, il grogne après ce qu’il n’a pas — ce qu’il ne veut pas avoir, mais qu’il désire malgré tout. L’œil moderne a une volonté dirigée vers la seule impuissance, il semble se satisfaire de ses faibles ambitions. Cet œil qui sans relâche purge ses frustrations sur les quelques-uns qui peuvent parce qu’ils veulent encore… Il pourrait vouloir délaisser sa veulerie, mais son impéritie vaut mieux que la volition d’autrui. Il l’entretient à l’image de ses fictions : hâve volonté pour le mauvais œil de s’imposer à l’œil de l’autre. L’œil est exorbité par la faim de s’approprier l’autre, de l’empêcher de déployer sa volonté. Il lui faut contaminer. Qu’un autre mauvais œil éclose de sa mauvaise vue.

Le mauvais œil, vitreux, fi du démoniaque ou de l’halluciné, il marine en sa saumure. Tel est le ressentiment : l’angoisse de ne viser qu’à l’empêchement de l’autre, cette frontière opaque sur soi-même, et l’image inconnue qui se ramasse sur une mise en abyme de l’envie. Tel est le régime de liberté : la volonté individuelle de convoiter la volonté individuelle, dans une aliénation qui évite tout accroissement. Se saisir de l’autre et s’abandonner soi. Tant de cécité sur ce trompe-l’œil. Un point de fuite vers la mollesse d’une volonté sans soi. Et le mauvais œil à soi, qui regarde pour ne regarder qu’en fuyant. Mais nous et notre bon œil, nous allons à rebours de cette vue, nous regardons au travers de ce qui naît, nous effaçons la route au fil de notre parcours. Le mauvais œil tente l’occlusion, il érafle, mais cette éraflure à nous offerte nous accorde le formidable mépris et la formidable force. Nous sommes le miroir qui propage sa torpeur, révèle les déformations de son monde, et toute chose en sa réalité nous hait de ne pas nous contenter, comme lui, de l’apathie et du salariat. Nous l’ignorons, nous nous souvenons à peine de sa silhouette, nous sommes à notre chemin, en des lieux de sinuosité et de renversement. Nous sommes seuls et énergiques, l’allure preste, nous avançons notre bon œil et notre bon pas derrière l’horizon pour que d’autres horizons émergent sous le jeu de notre vision.

IX.

Man sei nicht kindlich und wende mir Raffael ein oder irgend welche homöopathische Christen des neunzehnten Jahrhunderts: Raffael sagte Ja, Raffael machte Ja, folglich war Raffael kein Christ… A.S.N.

Qu’on ne soit pas enfantin et qu’on ne m’objecte pas Raphaël ou n’importe quel chrétien homéopathique du dix-neuvième siècle : Raphaël dit oui, Raphaël fit oui, par conséquent Raphaël ne fut pas un chrétien… A.D.T.

Cessons les puérilités ! Tant de médiocrité et d’infamie ! Comment ose-t-on se servir de Raphaël comme d’un argument ? A-t-on si peu de respect pour l’art ? Pire, a-t-on si peu de respect pour moi ? Et laissons ces peintres qui veulent s’en retourner avant Raphaël pour se soigner du poison chrétien par le christianisme lui-même. Raphaël affirme la vie, Raphaël fabrique cette affirmation, la négation du Christ lui est étrangère, comment voudrait-on donc qu’il puisse être chrétien… A.D.M.

Les œuvres de Raphaël sont antinomiques d’une quelconque bondieuserie. Témoin privilégié de la grâce, il nimba le visage humain avec cette tendresse venue des confins de l’être — paisible est ce qui est intraitable. L’amabilité de son geste transcrit la sérénité des esprits chagrins d’être seuls à désirer la liberté, ces esprits qui ont vu avec grande joie la beauté dénudée de morale, puis qui ont découvert avec grande peine les moralisateurs envoiler son abandon. Nos esprits chagrins, mais joyeux des exigences environnantes : transcrire l’hermétique et le délicat, sans trêve la vitalité se débattant et s’enfuyant, et sans trêve solliciter son autonomie. Jamais Raphaël ne se limita à l’amorphe, à l’indolent, au christique. Il fut celui qui sentit la douce vivacité de la finitude. Et quel éclat d’âme pour celui qui donna forme à l’indépendance diogénique, qui en fit ce sage nuage flottant au-devant de l’école d’Athènes. Et quel éclat de vie pour celui qui offrit à son frère uomo terribile le premier plan, le dernier dépassement de l’incarné, à celui qui métamorphosa la fureur en furies, qui enlumina les traits du prédicateur d’éclairs et de paix, et par la seule grâce lui qui loua la terreur, pour qu’elle dévoile notre brasier à nos consciences et fasse de notre douceur une tempête qui distingue le mystère.

X.

Das Wesentliche bleibt die Leichtigkeit der Metamorphose, die Unfähigkeit, nicht zu reagiren (— ähnlich wie bei gewissen Hysterischen, die auch auf jeden Wink hin in jede Rolle eintreten). Es ist dem dionysischen Menschen unmöglich, irgend eine Suggestion nicht zu verstehn, er übersieht kein Zeichen des Affekts, er hat den höchsten Grad des verstehenden und errathenden Instinkts, wie er den höchsten Grad von Mittheilungs-Kunst besitzt. Er geht in jede Haut, in jeden Affekt ein: er verwandelt sich beständig. A.S.N.

L’essentiel reste la facilité de la métamorphose, l’incapacité à ne pas réagir (— similaire chez certains hystériques, qui à n’importe quelle invitation se produisent en n’importe quel rôle). C’est impossible pour l’humain dionysiaque de ne pas comprendre une quelconque suggestion, il n’ignore aucun signe de l’affect, il a le plus haut degré de l’instinct de comprendre et de deviner, comme il possède le plus haut degré de l’art de la communication. Il entre dans n’importe quelle peau, dans n’importe quel affect : il se métamorphose constamment. A.D.T.

L’indifférence demeure notre grand ennemi, c’est pour cela que l’essentiel demeure notre capacité à nous métamorphoser. Il faut toujours prestement réagir pour ne pas perdre de vue Dionysos, tels des hystériques qui sont prêts à changer de masque à chaque instant, qui sont prêts à porter tous les masques à la fois. Le moindre signe est une invitation à tous les possibles. Celui qui ne veut pas perdre de vue Dionysos lutte pour forger un instinct du plus haut degré, celui de comprendre et de deviner ce qui se dissimule, de mettre en scène l’absence obscure de vérité. Les signes ne trompent pas, celui qui ne veut pas perdre de vue Dionysos est l’humain devenu solitude, il se tient compagnie à lui-même, il entre et quitte n’importe quel rôle, il est fort de n’importe quelle émotion, rien ne le cloisonne, puisqu’il n’est qu’une constante métamorphose dirigée vers l’obscur. A.D.M.

La transfiguration n’a aucune figure si ce n’est celle de Protée — c’est-à-dire n’a aucune figure. Qui veut savoir ce qu’il y a derrière le masque s’insinue derrière le masque et ignore que ce qu’il contemple peut être à son tour un masque. L’erreur réside dans le fait de croire qu’en dégrimant la réalité sourd la vérité. Saisir la transfiguration provoque la mobilité du sens, sa fuite vers une figure nouvelle. Pour entendre sa mécanique, rien ne sert de connaître ce qui se trouve derrière la prochaine apparence, mais comment la prochaine apparence advient. Se confronter à la figure se transfigurant mène à se transfigurer soi-même. En amplifiant le spectre de son soi à tout ce qui nous entoure, l’opportunité d’être digne de Protée nous est offerte — en d’autres termes, ne jamais se confiner à l’être, mais se projeter corps et âme en ce que l’être transforme. Et s’immiscer en la légende, s’immiscer entre les lignes de Panopolis, faire des Dionysiaques l’instruction de notre conduite. Demander à la transfiguration qui habite le phare d’éclairer notre passage. Louer Protée pour qu’il hisse nos chants en une continuelle métamorphose de la nature. Protéger la parole bondissante de Dionysos pour que cette parole nous protège. De la mer aux murmures des arbres, du dragon aux rugissements du lion, narrer l’ondoiement de la parole, se laisser porter par sa variation, jusqu’à transformation. Et écrire sans relâche pour que se montre le multiple, et pour que survienne avec lui notre transfiguration.

XI.

Im Bauwerk soll sich der Stolz, der Sieg über die Schwere, der Wille zur Macht versichtbaren; Architektur ist eine Art Macht-Beredsamkeit in Formen, bald überredend, selbst schmeichelnd, bald bloss befehlend. Das höchste Gefühl von Macht und Sicherheit kommt in dem zum Ausdruck, was grossen Stil hat. A.S.N.

Dans la construction, la fierté, la victoire sur la lourdeur, la volonté à la puissance se doivent d’être évidentes : l’architecture est un genre d’éloquence de la puissance mis en forme, tantôt convaincant, même flatteur, tantôt simplement impératif. Le plus haut sentiment de puissance et de sûreté s’énonce dans ce qui possède le grand styleA.D.T.

Si l’humain veut bâtir des monuments, il se doit de s’élever à leur hauteur avec fierté, dans un combat contre la lourdeur — et dans une victoire contre la lourdeur. Ce bâtisseur incarne la volonté à la puissance. L’architecture permet encore à l’humanité d’accéder à l’éloquence qui ouvre le dialogue avec la puissance elle-même. Elle joue des formes pour s’inscrire dans la durée comme une compréhension de l’essence de la nature malgré son caractère insaisissable. Elle peut se faire élégante, martiale ou sage, mais elle demeure toujours le risque salvateur quand elle est monumentale — seul ce qui est monumental possède le grand style, et seul ce qui relève du grand style mérite d’exister. A.D.M.

Le grand style ne s’impose pas dans le détail — s’impose à lui le monumental. Il doit ériger l’étourdissement face à l’humain, afin de l’extirper de sa gangue et de lui montrer comment projeter son regard vers l’indicible. L’architecte qui se contente d’être affable avec son époque s’accommode d’être sa propre limite, il met en parangon la modernité avec son ennui : qu’en ressort-il ? L’insipide. L’abattement ne peut être qu’un danger en architecture, mais comment dépasser l’abattement quand plus aucune valeur ne fonde l’élan spirituel ? En s’élançant malgré tout contre les évidences, tel le feu du canon, et depuis nos ruines construire le spirituel et les manquements du beau. Ce qui n’est pas insufflé ne peut avoir de souffle — l’architecture se doit à elle-même de se tenir loin de l’utile, du joli, du social, du putride. Elle doit lancer vers les cieux des pyramides et des cathédrales d’un genre nouveau, elle doit retrouver en la matière cette spiritualité qui soulève le passant vers la potentialité de son existence. L’architecture ne doit pas oublier son rôle de mémoire. Se remettre Brunelleschi — et ne jamais se remettre de l’éminence de sa cathédrale. Pour cette raison, continuer son illustre secret, de technique et de merveilles. S’atteler à se délier de la banalité pour édifier des monuments et des humains. Le grand style, en échafaudant le monument, introduit un échange avec ce qui nous devance.

passé historique futur