Transdialectique

Comment le « vrai monde » devint finalement une fable

/ persona(e) : Brigade Pierre Martello / écho(s) : #perspectivisme #Nietzsche #Ovide #vérité #réalité / espace(s) : @Nihilisme intraveineuse
Comment le « vrai monde » devint finalement une fable

Wie die »wahre Welt« endlich zur Fabel wurde — Geschichte eines Irrthums — Comment le « vrai monde » devint finalement une fable — Histoire d’une erreur — Conter « l’unique légende » — Errances des bardes

I.

Die wahre Welt erreichbar für den Weisen, den Frommen, den Tugendhaften, — er lebt in ihr, er ist sieA.S.N.

Le vrai monde accessible au sage, au pieux, au vertueux, — il vit en ce monde, il est ce mondeA.D.T.

Seul le sage, le pieux, le vertueux, celui qui s’en remet à la nature accède au vrai monde. Il vit en ce monde, et fait vivre ce monde. Il est sa chair, il est son sang. A.D.M.

Le vrai monde est le monde des perspectives multipliées sur la vérité — miroitements humains de la réalité, principe en devenir de son entendement. Et ce vrai monde est accessible à celui qui a la vertu du corps et de l’incorporel. L’accès par le corps qui s’incorpore au monde. Tout usage du terme incorporel devrait se réclamer de sa parenté. Le latin est évidence : in-corporo, in-corporalis, et à partir de là, construire une vérité pour décrire la réalité. Contre le latin, faire corps avec le corps du monde : in-in-corporalitatem in-corporo. Contre tout dictionnaire, in-corporer l’im-monde. Et avec la nature, devenir vecteur.

V.

(Heller Tag; Frühstück; Rückkehr des bon sens und der Heiterkeit; Schamröthe Plato’s; Teufelslärm aller freien Geister.) A.S.N.

(Journée claire ; petit-déjeuner ; regain du bon sens et de l’alacrité ; rouge de honte Platon ; vacarme du diable de tous les esprits libres.) A.D.T.

(Le réveil avec l’aurore ; la journée est claire autant que l’âme à l’heure du petit-déjeuner ; nous voilà ragaillardis plein de bon sens et de bonne vie ; Platon, quant à lui, est rouge de honte, empêtré au fond de sa caverne ; face à l’orient, nous les esprits libres, nous les diables, nous chantons des chants libres et endiablés.) A.D.M.

Qu’il est délicieux le repas de l’aurore ! Après l’effort d’une nuit à s’ébattre avec les songes, le ventre creux appelle avec espoir les lueurs du jour. Elles ne se font pas attendre et dardent de vitalité la nourriture première de l’humain. De la bonne chair pour faire bonne chère ! Pour faire bonne vie ! C’est vers la lumière du levant que l’estomac tend son appétit — il en veut plus de la vie ! Sa voracité est signe de grande santé. Face à cette nécessité de petit-déjeuner avec l’aube pour devenir l’esprit chantant, l’esprit libre malgré les prestidigitations de Platon, aucune stupéfaction de constater l’attitude interlope des contemporains qui se repaissent en quantité le soir, sans la moindre voracité et avec la curiosité grégaire des fadeurs, et délaisse le bonjour de l’estomac à la drogue caféinée et aux quelques chétifs croissants négateurs de toute croissance. Qui dénigre le soleil risque de découvrir sa fureur, et à l’aurore, qui mange malingre devient malingre. S’impose de mordre avec l’aurore, d’être avec l’aurore. L’esprit de l’aurore ne peut se contenter de quelques riens, il veut un repas d’aurore. Des festivités dignes de cette bonne vie !

VI.

Die wahre Welt haben wir abgeschafft: welche Welt blieb übrig? scheinbare vielleicht?… Aber nein! mit der wahren Welt haben wir auch die scheinbare abgeschafft!
(Mittag; Augenblick des kürzesten Schattens; Ende des längsten Irrthums; Höhepunkt der Menschheit; INCIPIT ZARATHUSTRA.) A.S.N.

Le vrai monde, nous l’avons aboli : quel monde resta-t-il ? le monde apparent peut-être ?… Mais non ! avec le vrai monde, nous avons aussi aboli le monde apparent !
(Midi : instant de l’ombre la plus courte ; fin de l’erreur la plus longue ; apogée de l’humanité ; INCIPIT ZARATHOUSTRA.) A.D.T.

Le vrai monde, nous l’avons habité, et nous nous y sommes ennuyés, alors nous l’avons renversé avec les autres mondes : en reste-t-il encore des mondes ? Celui des voiles et des apparences peut-être ?… Non, nous sommes méticuleux dans le renversement ! Et dans le reste ! Avec le vrai monde, nous avons renversé tous les autres mondes, et nous avons fait table rase des voiles et des apparences, du trivial et du confus !
(Midi sonne : l’ombre se fait courte, le zénith flamboyant ! Notre âme se reflète partout ! Nulle ombre ne demeure, nulle erreur ne s’y dissimule ; l’humanité est à son apogée ; ZARATHOUSTRA ENTREPREND SON AIR.) A.D.M.

Vouloir le vrai monde, c’est-à-dire vouloir la multiplication des perspectives sur la vérité, et ainsi entrapercevoir le maximum de facettes de la réalité… Cet objectif invoqué, l’exigence de soi se porte vers l’incorporation de l’impermanence des mondes. Vouloir le vrai monde, c’est faire corps avec l’impermanence elle-même. La destination : derrière les mondes, derrière le vrai monde conscient du scintillement des mondes. Pour qu’il ne reste rien, ni apparence ni vérité, plus qu’une réalité insaisissable. À chaque fois qu’un malheureux nous fait vibrer les tympans par son esprit de lourdeur, en reprenant le leitmotiv civilisationnel : « c’est vrai », le monde clos, ordinaire qui nous cloisonne se divise. Un monde nouveau apparaît. Dire « c’est vrai » énonce l’antinomie du vrai monde. Vouloir le vrai monde impose de dire « rien n’est vrai » — ou avec encore plus de clairvoyance « rien ne peut être vrai pour le citoyen, c’est pourquoi s’impose le combat contre l’avachi » —, une perspective s’ouvre, de la clairvoyance fulgure sur celui qui sait entendre. La vérité devient de la sorte perceptible, et la réalité transparaît faiblement. Avancer dans l’obscurité, un devenir possible, avançons !

Le problème ne réside donc pas tant dans la multiplication des mondes que dans la multiplication des cloisonnements. Qu’importe si les mondes se multiplient, si s’y contrebalance la multiplication des perspectives pour lutter contre les restrictions que les faibles tentent d’imposer. Se contenter de la multiplication des mondes nie l’élément cosmique du devenir, tandis que la multiplication des perspectives s’inscrit dans sa dynamique vectorielle. Vers quoi tend l’univers ? Sans importance puisqu’il tend. L’élément fortificateur assurant cette multiplication des perspectives sur la vérité est l’acceptation de l’impermanence de la réalité. Anitya, le seul point à conserver de l’hindouisme — avec peut-être la symbolique plurielle de Shiva ; c’est avec son troisième œil que doit être ressentie sa propre impermanence, calque du mouvement cosmique. L’esprit mortifère des modernes, et encore plus de nos contemporains, ces modernes hystériques, ne voit dans la notion d’impermanence qu’une finitude, un déclin s’achevant sur le rien — la fâcheuse habitude des nihilistes de projeter leur propre médiocrité sur toutes choses, et avec encore davantage d’acharnement sur la réalité, partie visible de cette nature inaccessible qu’ils haïssent, mais qui mue par la même dynamique que l’invisible, l’énergie sombre.

L’impermanence de la réalité ne transcrit aucune mort — ont-il oublié leur enseignement classique, les principes de la thermodynamique —, elle transcrit le principe de la physique, le devenir, l’aller plus loin, l’extension : le toujours plus. Le moderne se résume en la mort contaminée par son propre nihilisme, mais son salut, puisqu’il a le besoin charnel d’expier, réside dans l’acceptation de l’impermanence, la purification de son nihilisme par les flammes, l’entraînement à une pantomime du feu. Comprendre l’impermanence pour comprendre le devenir de la nature, l’accepter et accepter ainsi en chaque instant l’éternel retour de sa force expansive. Omnia mutantur, nihil interit — l’aspect le plus difficile à accepter de la réalité pour un moderne. Nous devons nous placer sur la marge de leurs mondes pour l’affirmer. On se plaît à redécouvrir Ovide, et l’on passe devant l’enseigne sans en prendre la pleine mesure : métamorphoses. Pour ces diverses raisons, les tiraillements nihilistes de la morale moderne empêchent d’arracher les voiles, de faire fi des apparences. Voiles et apparences pour sauvegarder la morale, pour sauvegarder les modernes et leur manque d’imagination. La solution est simple, ne pas attendre la fin de leur repas nocturne, faire table rase et renverser la table. Ne rien épargner. Tout sonder. Mais tout sonne creux. Eh bien, tout casser. Refondre les matériaux hérités d’âges antiques et leur redonner leur capacité première — le regard perçant du troisième œil au-delà des mondes. De cette manière, plus rien ne fera de l’ombre au troisième œil. Le midi jusque dans la nuit. Ce point culminant de la lumière est la destinée qui nous oblige au combat. Sans ombres, l’obscur du cosmos envahira le jour. C’est pour cette raison que Zarathoustra chante, et c’est pour cette raison que nous chantons avec lui. Ils peuvent nous interdire l’utilisation de leur langage, nous inventerons des langages nouveaux, ils peuvent nous interdire l’utilisation de nos langages nouveaux, nous nous passerons de langage, et avec la nature, au travers des mondes, forts de la conscience de notre propre impermanence et de celle de toutes choses, nous nous précipiterons vers l’inconnu.

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