Transdialectique

Ce qui fait défaut aux Allemands II

/ persona(e) : Brigade Pierre Martello / écho(s) : #Nietzsche #Allemagne #Caravaggio #danse #Diogène #sauvage / espace(s) : @Nihilisme intraveineuse
Ce qui fait défaut aux Allemands II

VI.

Sehen lernen — dem Auge die Ruhe, die Geduld, das An-sich-herankommen-lassen angewöhnen; das Urtheil hinausschieben, den Einzelfall von allen Seiten umgehn und umfassen lernen. Das ist die erste Vorschulung zur Geistigkeit: auf einen Reiz nicht sofort reagiren, sondern die hemmenden, die abschliessenden Instinkte in die Hand bekommen. A.S.N.

— Apprendre à voir — habituer l’œil au calme, à la patience, au laisser-venir ; apprendre à différer le jugement, apprendre à contourner de toutes parts le cas particulier, apprendre à l’englober. C’est la première préformation à la spiritualité : ne pas réagir immédiatement à un stimulus, mais avoir en main les inhibiteurs, les concluants instincts. A.D.T.

— Savoir voir — entraîner l’œil à chasser, lui apprendre le calme et la patience de se terrer des heures durant, lui enseigner la sagesse du laisser-venir-à-soi. Et bondir. Cristalliser l’évanescent. Ne pas se hâter dans son jugement, attendre, apprendre à attendre pour jauger le cas particulier, l’incorporer en sa chasse. L’école préparatoire de la spiritualité, son premier enseignement : cultiver son instinct du glaive et du bouclier, devenir contempteur des stimuli. A.D.M.

Pour apprendre à voir, nous vous invitons à entrer à pas feutrés dans Santa Maria del Popolo, à oublier le poids chrétien, à y distinguer le fantôme de Néron. Apprendre à voir avec les artistes qui ont transcendé le dogme pesant en ces lieux. Ils ont su placer le beau en tant qu’assurance pour l’acrobate qui vacille, aux dépens des pontifes et des décadents. Au-delà de leur finitude, ils continuent à montrer que ce sont les esprits se risquant au-dessus des abîmes qui vivent réellement libres. La démarche de celui qui détient ce formidable secret mène immanquablement à la chapelle Cerasi. Et là, une transe face au dialogue que Caravaggio engage avec lui-même. Plus rien d’autre n’existe, plus aucun monde, plus aucun dévot. Pierre et Paul quittent les écritures pour nous entraîner vers notre essence. Ils chavirent et nous chavirons avec eux, nous sombrons dans les ténèbres, ces gouffres insondables que nous refusions de voir en nous-mêmes. Mais maintenant, avec Piere et Paul, avec Caravaggio nous avons appris à voir. Caravaggio, parce qu’il a été le duelliste à la grande santé et à la grande vision, marche devant, radieux, il sollicite ce qui s’endort parmi les étoiles, nous conjure de le suivre — il y a devant cette merveilleuse tragédie une conspiration au sein même des moralisateurs. Ensemble, nos épées, dit-il, seront les dernières à pourfendre encore les ombres, nous serons victorieux avec le cheval qui dédaigne la méprise humaine. Nous apprendrons à enjamber l’insignifiance. Ce cheval nous accompagnera jusqu’aux lignes ennemies, il ne tombera que face aux insistances de la mort, mais sa force continuera à nous porter au travers des murailles. Nous briserons la croix, libérerons Pierre, aiderons Paul à se relever, à reprendre ses esprits, et nous cavalerons ensemble vers notre merveilleuse tragédie, l’épée étincelante, prête à s’abandonner sans mesure à la défense de la liberté. Ensemble, nous composerons une meute, et de spadassins et de conjurés elle se formera, meute dédiée totalement à sa cause : la poursuite de son chemin. Parmi les aveugles, quel destin pour la meute qui voit !

VII.

Denken lernen: man hat auf unsren Schulen keinen Begriff mehr davon. Selbst auf den Universitäten, sogar unter den eigentlichen Gelehrten der Philosophie beginnt Logik als Theorie, als Praktik, als Handwerk, auszusterben. Man lese deutsche Bücher: nicht mehr die entfernteste Erinnerung daran, dass es zum Denken einer Technik, eines Lehrplans, eines Willens zur Meisterschaft bedarf, — dass Denken gelernt sein will, wie Tanzen gelernt sein will, als eine Art Tanzen… Wer kennt unter Deutschen jenen feinen Schauder aus Erfahrung noch, den die leichten Füsse im Geistigen in alle Muskeln überströmen! A.S.N.

Apprendre à penser : on n’en a plus notion en nos écoles. Même dans les universités, et même parmi les véritables savants de la philosophie, la logique en tant que théorie, en tant que pratique, en tant qu’artisanat commence à s’éteindre. Qu’on lise des livres allemands : en eux, plus même le souvenir le plus distant, qui demande à la pensée une technique, un programme d’étude, une volonté de maîtrise, — que la pensée veut être apprise comme la danse veut être apprise, en tant que façon de danser… Qui parmi les Allemands connaît encore par expérience ce subtil frisson, que font déferler dans tous les muscles les pieds légers du spirituel ! A.D.T.

Apprendre à forger : en sait-on encore quelque chose dans nos écoles ? Même les universitaires n’en veulent pas de ce savoir, ils ne cherchent même plus à apprendre à apprendre. Et si l’on s’introduit dans le petit milieu des illustres savants, des thuriféraires de la « culture d’état », la logique s’étiole, cet antique artisanat utile aux sondeurs d’idoles. Il faut les lire leurs livres : où est l’original ? Ils sont troupeau, par conséquent, ils ruminent. Cette logique-là, ils la respectent soigneusement. Se souviennent-ils de cette exigence de la pensée : la méthode et la maîtrise ? Mais cette question qui nous taraude doit être dite : sont-ils encore des philosophes ou uniquement des historiens ? La pensée doit être forgée avec la rigueur d’Héphaïstos et avec la légèreté d’un Dionysos dansant. Forger sa pensée et puis la faire danser ! Tout pour une envolée. Et connaître ce frisson de la danse légère, celle du pied leste et spirituel. A.D.M.

À bien lire Diogène — l’autre, le conteur —, nous découvrons un détail fort de sens chez Diogène — l’un, l’autonome. Une brève précision qui contient tout ce qui est nécessaire afin d’apprendre à penser. Interroger la nature, et de ce fait également sa propre nature, conduit inévitablement à tenter de digérer de la viande crue. On ne porte de la sorte atteinte à aucun élément de la nature, on l’honore même d’une tentative périlleuse, celle de ne pas chercher à dénaturer la nature. Les matamores, les gourmands et autres bourgeois s’enorgueuillent de tel type de cuisson ou de telle autre fine préparation. En fin de compte, ils n’ont aucunement d’élégance, tout au plus l’inconvenance prométhéenne de dénaturer la nature sans l’augmenter. Ils mangent mollement ce qui est ardent, et nous mangeons ardemment ce qui est mou. Les asticots ou les feux qui s’attablent autour de nos cadavres attaquent crûment la chair. Ils ne se limitent pas à nourrir leur ventre de vers ou de flammes après maintes préparations. Allons plus loin dans la biographie de Diogène, dans sa vie faite philosophie — la seule philosophie qui vaille la peine, propos difficilement audible pour les couards, les universitaires qui n’avalent que leur propre bouillon, soupe à la couleuvre. Le chien de Sinope serait mort fier de donner sa carcasse à quelques bêtes sauvages. Voilà la grande sépulture de la nature, et celle que nous souhaitons pour nous-mêmes : la communion avec l’estomac des mondes. La sauvagerie est la noblesse ultime, celle qui s’est délestée de tous les ennuis moraux imposés aux citoyens, changeant d’époque en époque, modulant l’absurde — modulant la température de cuisson. Cette noblesse n’a de compte à rendre qu’à la nature elle-même. Si elle s’oppose à son règne, elle se condamne en soi avec gravité. Ne jamais fauter contre la nature, ou en assumer les conséquences. Cette noblesse ne peut être apprise par un esprit d’Occident, contraint par tant d’obligations morales — ni même un Allemand, c’est dire… Avec Diogène et la tentative d’ingérer le cru, au péril de sa vie, une vie en offrande au sauvage, nous pouvons apprendre à penser, apprendre à nous rapprocher du sauvage, à faire en sorte de dédier nos actes à son augmentation, et à lutter contre toutes ses hybridations avec férocité. Diogène nous commande de vivre avec férocité, il nous apprend ainsi à vivre, c’est-à-dire à penser, c’est-à-dire à être des esprits féroces, c’est-à-dire à observer les mondes avec des yeux sauvages.

VII bis.

Man kann nämlich das Tanzen in jeder Form nicht von der vornehmen Erziehung abrechnen, Tanzen-können mit den Füssen, mit den Begriffen, mit den Worten; habe ich noch zu sagen, dass man es auch mit der Feder können muss, — dass man schreiben lernen muss? — Aber an dieser Stelle würde ich deutschen Lesern vollkommen zum Räthsel werden… A.S.N.

C’est qu’on ne peut retirer la danse sous toutes ses formes d’une éducation noble, savoir-danser avec les pieds, avec les notions, avec les mots ; ai-je encore à dire qu’il faut aussi le savoir avec la plume, — qu’il faut apprendre à écrire ? — Mais à ce stade, je deviendrais, pour des lecteurs allemands, complètement une énigme… A.D.T.

Comment ? Vous voulez retirer l’enseignement de la danse de l’éducation ? Mais que restera-t-il encore de noble à cette éducation ? Le savoir-danser est le seul savoir-faire qui compte. Il faut d’abord penser avec ses pieds pour penser ensuite avec ses idées. Cette danse si subtile des mots. Cette danse de la plume. Voulez-vous tout simplement amputer l’esprit de sa puissance ? Que pourra-t-il écrire s’il ne sait plus danser ? De la morale sans doute. Mais vous ne comprenez pas. En parlant de danse, nous parlons de liberté. Comment être plus abscons qu’en parlant de danse à des esprits machinaux — aux inconscients qui traînent les pieds ? Apprenez à danser, et vous apprendrez à penser. A.D.M.

Nous non plus, nous ne serons pas des danseurs de tarentelle. Que l’araignée, Socrate et les Allemands conservent pour eux leur volonté de vengeance. Nous sommes prémunis des tourbillons inversés, puisque nous sommes en soi tourbillons. Nous avons appris à danser avec Dionysos, et le souvenir de cet apprentissage n’est pas outrepassé par la rancœur chrétienne. Du côté du Rhin, l’audace a été tel qu’on a fait de la danse une torsion maladive du corps — et pire, l’invocation thérapeutique d’un saint contre cette atteinte. Nous évitons de nos pas dionysiaques les pièges vengeurs, nous frappons au cœur, nous frappons en dansant les manies dansantes, nous épuisons les capacités de saint Guy. Que peuvent-ils, ledit saint et ses subordonnés, que peuvent-ils avec leur contredanse contre notre danse ? Cette habitude tudesque de voir dans leurs frères des endiablés, des germains contaminés. Contaminés, ils ne le sont que par leurs petites économies de vie — la méthodologie chrétienne. La danse comme une maladie diabolique. Une pensée sans doute due à un manque certain de soleil. Mais cette contamination des esprits s’est propagée, elle a gagné les terres joyeuses. Même chez les Italiens, il faut subir la tarentelle… Preuve encore de santé. La danse n’y est pas maladie, au contraire, elle est la thérapie contre la morsure de la tarentule — la tentative de guérir ses artères du ressentiment. Il y a bien là le cœur des Italiens, danser malgré la peur de l’église, se placer face à sa gluance, et l’éviter. Tournoyer en la périphérie d’ecclésia jusqu’à provoquer l’hystérie. Souhaiter habilement que la sainte chapelle retourne son envie de vengeance contre elle-même. Un astucieux pas de vie en ces contrées ensevelies par l’aigreur. Mais des contrées du soleil invincible. Ce constat ne nous empêche malheureusement pas de pleurer. Nous pleurons ces beaux esprits emplis de vitalité se contentant de la tarentelle. S’ils retournaient la terre aride des églises, ils découvriraient la terre nourricière de leurs ancêtres, riche de libations, ils pourraient y enfouir leur visage, y sentir la fraîcheur, revivre la bacchanale — et simplement re-vivre. Pour cette raison, nous continuons à danser, de la plume et de l’esprit, pour qu’entendent peut-être un jour nos frères et nos sœurs, ces égarés qui cherchent sans se l’avouer la terre derrière la terre. Pour qu’un jour la danse soit à nouveau danse, de la plume et de l’esprit, que l’écriture aille à nouveau animer l’inerte. Pour que des passerelles se jettent vers l’incandescence de la vie. Et qu’ensemble nous les traversions en dansant.

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