Transdialectique

Ce que je dois aux anciens II

Ce que je dois aux anciens II

IV.

Denn erst in den dionysischen Mysterien, in der Psychologie des dionysischen Zustands spricht sich die Grundthatsache des hellenischen Instinkts aus — sein »Wille zum Leben«. Was verbürgte sich der Hellene mit diesen Mysterien? Das ewige Leben, die ewige Wiederkehr des Lebens; die Zukunft in der Vergangenheit verheissen und geweiht; das triumphirende Ja zum Leben über Tod und Wandel hinaus; das wahre Leben als das Gesammt-Fortleben durch die Zeugung, durch die Mysterien der Geschlechtlichkeit. A.S.N.

Car seulement dans les mystères dionysiaques, dans la psychologie de l’état dionysiaque, s’explique le fait fondamental de l’instinct hellénique — sa « volonté à la vie ». Que se garantissait l’Hellène avec ces mystères ? La vie éternelle, le retour éternel de la vie ; le futur promis et consacré dans le passé ; le triomphant oui à la vie au-delà de la mort et du changement ; la vraie vie en tant que survie globale au travers de la procréation, au travers des mystères de la sexualité. A.D.T.

Dans les tréfonds des mystères et de l’obscur, la figure joyeuse de Dionysos surgit. Il énonce sa psychologie, il fonde l’instinct grec — l’oublié. Cette psychologie doit être poursuivie sans cesse, jusqu’à recouvrer l’instinct de vie : la volonté possible à nouveau. Que s’accorder avec une telle poursuite ? — Tout. La vie éternelle qui vient et revient identique. Le futur qui retourne dans le passé. Son piédestal et son inversion. Dire un oui triomphant à la vie, dans son éternel retour, au-delà de ce qui change et de ce qui meurt, devenir ce qui change, ce qui meurt, ce qui retourne. Devenir la vie. La vraie vie comme survie parmi ce qui s’y refuse. Une survie par la procréation, le sexe et son mystère, la matrice première. A.D.M.

Notre printemps s’annonce avec les Grandes Dionysies. Nous voilà de nouveau en l’an quatre cent vingt-huit avant notre ère. Un printemps dédié entièrement à Euripide. Un printemps pris dans la tourmente d’Athènes. Et des tragédies comme des célébrations de ce qui revient malgré la pestilence. Surgissent du théâtre de Dionysos des vers qui disent l’amour et la vengeance de l’amour. Hippolyte le funeste. Consacré à l’unique amour des forêts. Et en son cœur, aucune pesée de la rancœur de l’amour. Contre les amoureuses ténèbres vexées de l’absence des ténébreuses amours. Que choisir entre l’amour des forêts et l’amour du reflet de l’amour ? L’amour et sa destination ou l’amour et sa destitution ? Hippolyte choisit la destinée-amour. Et nous célébrons en chaque retour du printemps son choix. Il eut la fierté de se joindre à l’âme des forêts. De ne vouer de culte qu’à la traque de l’amour — la traque de lui-même. Triste Hippolyte, cruel amour. Et triste Phèdre. Suppliciée par la folie amoureuse qui ne supporte pas l’harmonie amoureuse. La victime de tout ce qui refuse jonction avec les forêts. Mais l’âme sylvestre, qui reçoit le chant au travers de la luxuriance, n’oublie jamais ceux qui tombent pour elle. Elle sauve Hippolyte des enfers et nous sauve d’un même geste. L’amour des forêts a formé Virbius, deux fois l’homme qu’il fut — l’amour des forêts honore le deux fois né.

V.

Das Jasagen zum Leben selbst noch in seinen fremdesten und härtesten Problemen; der Wille zum Leben, im Opfer seiner höchsten Typen der eignen Unerschöpflichkeit frohwerdend — das nannte ich dionysisch, das errieth ich als die Brücke zur Psychologie des tragischen Dichters. Nicht um von Schrecken und Mitleiden loszukommen, nicht um sich von einem gefährlichen Affekt durch dessen vehemente Entladung zu reinigen — so verstand es Aristoteles —: sondern um, über Schrecken und Mitleid hinaus, die ewige Lust des Werdens selbst zu sein, — jene Lust, die auch noch die Lust am Vernichten in sich schliesst… Und damit berühre ich wieder die Stelle, von der ich einstmals ausgieng — die »Geburt der Tragödie« war meine erste Umwerthung aller Werthe: damit stelle ich mich wieder auf den Boden zurück, aus dem mein Wollen, mein Können wächst — ich, der letzte Jünger des Philosophen Dionysos, — ich, der Lehrer der ewigen Wiederkunft… A.S.N.

Le dire-oui à la vie encore même dans ses plus étranges et plus durs problèmes ; la volonté à la vie, jubilant dans le sacrifice de ses plus hauts types à sa propre inépuisabilité — cela, je l’ai nommé dionysiaque, cela, je l’ai deviné comme le pont vers la psychologie du poète tragique. Non pas pour se défaire de la frayeur et de la pitié, non pas pour se purifier d’un périlleux affect par sa véhémente décharge — ainsi l’a compris Aristote — : mais pour être soi-même, au-dessus de la frayeur et de la pitié, la volupté éternelle du devenir, — cette volupté-là, qui contient encore la volupté d’anéantissement… Et avec cela j’aborde à nouveau la place de laquelle je suis parti jadis — la « naissance de la tragédie » fut ma première réévaluation de toutes les valeurs : avec cela je me replace à nouveau sur le terrain duquel a germé ma volonté, mon savoir-faire — moi, le dernier disciple du philosophe Dionysos, — moi, l’enseignant de l’éternel retour… A.D.T.

Dire oui à la vie, toujours avec la même constance, dire oui à la vie jusque dans ses recoins les plus étranges, face à ses énigmes les plus dures. La volonté offerte à la vie, à son inépuisable puissance, qui commande au sacrifice de ses plus précieux éléments. Voilà Dionysos ! Voilà ce qui est digne de lui ! Le poète tragique, le dionysiaque prêt à sacrifier son verbe au verbe, construit un pont sans fin vers son esprit — et il faut accepter Dionysos pour pouvoir franchir ce pont. Jamais pour se défaire de la peur ou de la pitié, jamais pour se purifier de la sensiblerie par quelques violences — il faut déjà au préalable en être débarrassé pour accepter Dionysos — : toujours devenir son propre destin, loin des peurs et des pitiés, être pour devenir. Voilà la volupté éternelle de la vie ! Une volupté qui contient la volupté d’anéantir. Mais en aucun cas la volupté nihiliste. Une volupté justement d’anéantir le nihilisme. Et ainsi, le retour au commencement, le début de l’aventure : la « naissance de la tragédie ». Il s’agit de la toute première question : celle qui se retourne contre elle-même et ose dire pourquoi aux valeurs. Une question qui elle-même est déjà l’anéantissement du convenu, et sur ce fumier, sur ces ruines, le germe d’un savoir-dire, d’un savoir-danser : Dionysos nous a transmis le secret de son savoir-faire. Accepter de danser gaiement avec l’éternel retour pour accepter de construire son destin. A.D.M.

Deux fois né. Seul le dieu deux fois retourné mérite notre attention. Et c’est parce qu’il est deux fois né que nous devons et naître et mourir. Renaître par le seul mouvement de la vie, pour revivre digne de la vie recommencée. La renaissance est un simple acte de volonté. Elle est le fruit de la réévaluation de toutes les valeurs — y compris la valeur de la valeur elle-même. Par la renaissance, l’incarnation a lieu dans la réévaluation. Il n’y a rien à traverser, à transvaluer, mais tout à renverser, à réévaluer. Le faux-monnayeur est la vraie profession. Une profession de foi pour que la falsification vrille l’esprit engourdi et pour que s’y introduise de telle façon l’omniprésence du faux dans ce qui est établi. L’intuition se fait évidence : tout est faux dans ce qui stagne et se normalise. Le renversement parvient à la conscience. Il faut entendre le fracas pour entendre le lointain écho du vrai. À cette fin, nul autre moyen que d’exhumer les oreilles derrière les oreilles. Il faut voir la lointaine nitescence du vrai. À cette fin, nul autre moyen que de ressusciter son troisième œil. Ainsi renaît la formidable créature qui s’enfante elle-même. Celle dont la parole additionne les sens et soustrait le sens. S’intensifie la multiplication. Chaque mouvement fabrique une perspective sur d’autres perspectives. Montrer le réel revient à montrer un miroir à un miroir. Et parmi cette profusion de sens et de signes, rien ne sera jamais relatif, tout sera retour du même en le même, dont la vérité ne peut être suivie — doit se contenter d’être poursuivie. Parce qu’il y a une vérité. Et que cette vérité est une constante renaissance. Un constant retour d’une même vérité se métamorphosant. Parce qu’elle ne fuit pas, mais se précipite vers l’aurore suivante. Avec l’ardeur physique. Ce mouvement que les étoiles nous signifient depuis des millénaires. Un mouvement que nous insignifions, avec ferveur et raison, depuis des millénaires. L’humain nouveau : celui des perspectives nouvelles, celui qui est à la fois grammatoclaste et physiognomoniste, à la fois faux-monnayeur et disciple de Dionysos, celui qui n’a pas de visage si ce n’est tous les visages, celui qui sait naître deux fois, cet être devenu mouvement, ce mouvement devenu renaissance, cette renaissance devenue multitude — l’humain des soulèvements et des traversées. Parce qu’il y a une vérité au-devant de lui, cet humain s’engage à vivre pour aller au-devant de lui-même — au-dedans de lui-même. Avec vous, nous voulons devenir cet humain. Voulez-vous devenir avec nous ? Devenez avec nous. Devenons l’humain et la mort de l’humain. Devenons sa renaissance. Devenons les soulèvements et les traversées.

persona(e) : Pierre Martello
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